Les mathématiques mêmes sont soumises à cette loi, quoiqu'elles soient un instrument plutôt qu'une science, puisqu'elles n'ont de valeur qu'en nous conduisant à des connaissances d'un autre ordre: comparez les mathématiciens du grand siècle et ceux du suivant. Les nôtres furent de puissants chijfreurs: ils manièrent avec une dextérité merveilleuse et qu'on ne saurait trop admirer les instruments remis entre leurs mains; mais ces instruments furent inventés dans le siècle de la foi et même des factions religieuses, qui ont une vertu admirable pour créer les grands caractères et les grands talents. Ce n'est point la même chose d'avancer dans une route ou de la découvrir.
Le plus original des mathématiciens du XVIIIe siècle, autant qu'il m'est permis d'en juger, le plus fécond, et celui surtout dont les travaux tournèrent le plus au profit de l'homme (ce point ne doit jamais être oublié) par l'application qu'il en fit à l'optique et à l'art nautique, fut Léonard Euler, dont la tendre piété fut connue de tout le monde, de moi surtout, qui ai pu si longtemps l'admirer de près.
Qu'on ne vienne donc point crier à lUllu* minisme, à la mysticité. Des mois ne sont rien; et cependant c'est avec ce rien qu'on intimide le génie et qu'on barre la route des découvertes. Certains philosophes se sont avisés dans ce siècle de parler de causes: mais quand voudra-t-on donc comprendre qu'il ne peut y avoir de causes dans l'ordre matériel, et qu'elles doivent toutes être cherchées dans un autre cercle?
Or, si cette régie a Heu, même dans les sciences naturelles, pourquoi, dans les sciences d'un ordre surnaturel, ne nous livrerionsnous pas, sans le moindre scrupule, à des recherches que nous pourrions aussi nommer surnaturelles? Je suis étonné, M. le comte, de trouver en vous les préjugés auxquels l'indépendance de votre esprit aurait pu échapper aisément.
Je vous assure, mon cher ami, qu'il pourrait bien y avoir du mal entendu entre nous, comme il arrive dans la plupart des discussions. Jamais je n'ai prétendu mer, Dieu m'en préserve, que la religion ne soit la mère de la science: la théorie et l'expérience se réunissent pour proclamer cette 2-0 LES SOIBÊES 2-0 LES SOIBÊES vérité. Le sceptre de la science n'appartient à l'Europe que parce qu'elle est chrétienne. Elle n'est parvenue à ce haut point de civilisation et de connaissances que parce qu'elle a commencé par la théologie; parce que les universités ne furent d'abord que des écoles de théologie, et parce que toutes les sciences, greffées sur ce sujet divin, ont manifesté la sève divine par une immense végétation. L'indispensable nécessité de cette longue préparation du génie européen est une vérité capitale qui a totalement échappé aux discoureurs modernes. Bacon même, que vous avez justement pincé, s'y est trompé comme des gens bien au-dessous de lui. Il est tout à fait amusant lorsqu'il traite ce sujet, et surtout lorsqu'il se fâche contre la scolastique et la théologie. Il faut en convenir, cet homme célèbre a paru méconnaître entièrement les préparations indispensables pour que la science ne soit pas un grand mal. Apprenez aux jeunes gens la physique et la chimie avant de les avoir imprégnés de religion et de morale; envoyez à une nation neuve des académiciens avant de lui avoir envoyé des missionnaires, et vous verrez le résultat. On peut même,.je crois, prouver jusqu'à la démonstration qu'il y a dans la science, si elle n'est pas entièrement subordonnée aux dogmes nationaux, quelque chose de caché qui tend à ravaler l'homme, et à le rendre surtout inutile ou mauvais citoyen: ce prin cipe bien développé fournirait une solution claire et péremptoire du grand problême de r utilité des sciences, problême que Rousseau a fort embrouillé dans le milieu du dernier siècle avec son esprit faux et ses demi-connaissances (1).
Pourquoi les savants sont-ils presque tou- (1) L'étude des sciences naturelles a son excès comme tout le reste, et nous y sommes arrivés. Elles ne sont point, elles ne doivent point être le but principal de l'intelligence, et la plus haute folie qu'on pût commettre serait celle de s'exposer à manquer d'hommes pour avoir plus de physiciens. Philosophe, disait très bien Sénèque, commence par t'étudier toi-même avant d'étudier le monde. ( Ep. lxv. ) Mais les paroles de Bossuct frappent bien plus fortement, parce qu'elles tombent de plus haut.
« L'homme est vain de plus d'une sorte: ceux-là pensent être les plus « raisonnables qui sont vains des dons de l'intelligence...: à la vérité, « ils sont digues d'être distingués des autres, et ils font un des plu* « beaux ornements du monde; mais qui les pourrait supporter, lorsque « aussitôt qu'ils se sentent un peu de talent...ils fatiguent toutes les « oreilles...et pensent avoir droit de se faire écouter sans fin, et de « décider de tout souverainement? 0 justesse dans la vie! û égalité « dans les mœurs! 6 mesure dans les passions! riches et véritables or-« nements de la nature raisonnable, quand est-ce que nous apprendront « ù vous estimer! » (Sermon sur l'honneur. ) jours de mauvais hommes d'états, et en général inhabiles aux affaires?
D'où vient au contraire que les prêtres (je dis les prêtres) sont naturellement hommes d'état? c'est-à-dire, pourquoi Tordre sacerdotal en produit-il davantage, proportion gardée, que tous les autres ordres de la société? surtout de ces hommes d'état naturels, si je puis mexprimer ainsi, qui s'élancent dans les affaires et réussissent sans préparation, tel par exemple que Charles V et son fils en employèrent beaucoup, et qui nous étonnent dans l'histoire?
Pourquoi la plus noble, la plus forte, la plus puissante des monarchies a-t-elle été faite, au pied de la lettre, par des évêques (c'est un aveu de Gibbon) comme une ruche est faite par des abeilles?
Je ne finirais pas sur ce grand sujet; mais, mon cher sénateur, pour l'intérêt même de cette religion et pour l'honneur qui lui est dû, souvenons-nous qu'elle ne nous recommande rien tant que la simplicité et l'obéis sance. De qui notre argile est- elle mieux connue que de Dieu? J'ose dire que ce que nous devons ignorer est plus important pour nous que ce que nous devons savoir. S'il a placé certains objets au-delà des bornes de notre vision, c'est sans doute parce qu'il serait dangereux pour nous de les apercevoir distinc tement. J'adopte de tout mon cœur et j'admire votre comparaison tirée de la terra ouverte ou fermée aux influences du ciel: prenez garde cependant de ne pas tirer mie conséquence fausse d'un principe évident. Que la religion, et même la piété, soit la meilleure préparation pour Pesprit humain; qu'elle le dispose, autant que la capacité individuelle le permet, à toute espèce de connaissances, et qu'elle le place sur la route de-s découvertes, c'est une vérité incontestable pour tout homme qui a seulement mouillé ses lèvres à la coupe de la vraie philosophie. Mais quelle conclusion tirerons-nous de cette vérité? qu'il faut donc faire tous nos efforts pour pénétrer les mjsteres de cette religion} Nullement: permettez-moi de vous le dire, c'est un sophisme évident. La conclusion légitime est qu'il faut subordonner toutes nos connaissances à la religion, croire fermement qu'on étudie en priant; et surtout, lorsque nous nous occupons de philosophie rationnelle, ne jamais oublier que toute proposition de métaphysique, qui ne sort pas comme d'elle-même d'un dogme chrétien, n'est et ne peut être qu'une coupable extravagance. Voilà qui nous suffit pour la pratique: qu'importe tout le reste? Je vous ai suivi avec un extrême intérêt dans tout ce que vous nous avez dit sur celte incompréhensible unité, base nécessaire de la réversibilité qui expliquerait tout, si on pouvait l'expliquer. J'applaudis à vos connaissances et à la manière dont vous savez les faire converger: cependant quel avantage vous donnentelles sur moi? Cette réversibilité, je la crois tout comme vous, comme je crois à l'existence de la ville de Pékin aussi bien que ce missionnaire qui en revient, avec qui nous dînâmes l'autre jour. Quand vous pénétreriez la raison de ce dogme, vous perdriez le mérite de la foi, non - seulement sans aucun profit, mais de plus avec un très grand danger pour vous; car vous ne pourriez, dans ce cas, répondre de votre tête. Vous i appelez-vous ce que nous lisions ensemble, il y a quelque temps, dans un livre de saint Martin? Que le chimiste imprudent court risque d'adorer son ouvrage. Ce mot n'est point écrit en l'air: Mallebranche n'a-l-il pas d'il qu une fausse crojance sur l'efficacité des causes secondes pouvait mener à F idolâtrie? c'est la même idée. Nous avons perdu, iï n'y a pas bien longtemps, un ami commun éminent en science et en sainteté: vous savez bien que lorsqu'il faisait, toujours pour lui seul, certaines expériences de chimie, il croyait devoir s'environner de saintes précautions. On dit que la chimie pneumatique date de nos jours: mais il y a eu, il y a, et sans doute il y aura toujours une chimie trop pneumatique. Les ignorants rient de ces sortes de choses, parce qu'il n'y comprennent rien, et c'est tant mieux pour eux. Plus l'intelligence connaît, et plus elle peut être coupable. Nous parlons souvent avec un étonnement niais de l'absurdité de l'idolâtrie; mais je puis bien vous assurer que si nous avions les connaissances qui égarèrent les premiers idolâtres, nous le serions tous, ou que du moins Dieu pourrait à peine marquer pouf lui douze mille hommes dans chaque tribu. Nous partons toujours de l'hypothèse banale que l'homme s'est élevé graduellement de la barbarie à la science et à la civilisation. C'est le rêve favori, c'est l' erreur-mère, et, comme dit l'école, le protopseudès de notre siècle. Mais si les philoso^ lies de ce malheu- £26 LES SOIRÉES £26 LES SOIRÉES reux siècle, avec l'horrible perversité que nous leur avons connue, et qui s'obstinent encore malgré les avertissements qu'ils ont reçus, avaient possédé de plus quelques-unes de ces connaissances qui ont dû nécessairement appartenir aux premiers hommes, malheur à l'univers! ils auraient amené sur le genre humain quelque calamité d'un ordre surnaturel. Voyez ce qu'ils ont fait et ce qu'ils nous ont attiré, malgré leur profonde stupidité dans les sciences spirituelles.
Je m'oppose donc, autant qu'il est en moi, à toute recherche curieuse qui sort de la sphère temporelle de l'homme. La religion est V aromate qui empêche la science de se corrompre. c'est un excellent mot de Bacon, et, pour cette fois, je n'ai pas envie de le critiquer. Je serais seulement un peu tenté de croire qu'il n'a pas lui-même assez réfléchi sur sa propre maxime, puisqu'il a travaillé formellement à séparer Yaromate de la science.
Observez encore que la religion est le plus grand véhicule de la science. Elle ne peut, sans doute, créer le talent qui n'existe pas: mais elle l'exalte sans mesure partout où elle le trouve, surtout le talent des découvertes, tandis que l'irréligion le comprime toujours et l'étouffé souvent. Que voulonsnous de plus? Il n'est pas permis de pénétrer l'instrument qui nous a été donné pour pénétrer. Il est trop aisé de le briser, ou, ce qui est pire peut-être, de le fausser. Je remercie Dieu de mon ignorance encore plus que de ma science; car ma science est moi, du moins en partie, et par conséquent je ne puis être sur qu'elle est bonne: mon ignorance au contraire, du moins celle dont je parle, est de lui; partant, j'ai toute la confiance possible en elle. Je n'irai point tenter follement d'escalader l'enceinte salutaire dont la sagesse divine nous a environnés; je suis sûr d'être de ce côté sur les terres de la vérité: qui m'assure qu'au delà (pour ne point faire de supposition plus triste) je ne me trouverai pas sur les domaines de la superstition?
Entre deux puissances supérieures qui se battent, une troisième, quoique très faible, peut bien se proposer pour médiatrice, pourvu qu'elle leur soit agréable et qu'elle ait de la bonne foi.
Il me semble d'abord, M. le sénateur, que vous avez donné un peu trop de latitude à vos idées religieuses. Vous dites que l'explication des causes doit toujours être cherchée hors du monde matériel, et vous citez Keppler, qui arriva â ses fameuses découvertes par je ne sais quel système d'harmonie céleste à laquelle je ne comprends rien; mais dans tout cela je ne vois pas l'ombre de religion. On peut bien être musicien et calculer des accords sans avoir de la piété. Il me semble que Keppler aurait fort bien pu découvrir ses lois sans croire en Dieu.
Vous vous êtes répondu à vous - même, M. le chevalier, en prononçant ces mots hors du monde matériel. Je n'ai point dit que chaque découverte doive sortir immédiatement d'un dogme comme le poulet sort de l'œuf: j'ai dit qu'il n'y a point de causes dans la matière, et que par conséquent elles ne doivent point être cherchées dans la matière. Or, mon cher ami, il n'y a que les hommes religieux qui puissent et qui veuillent en sortir. Les autres ne croient qu'à la matière, et se courroucent même lorsqu'on leur parle d'un autre ordre de choses. Il faut à uotre siècle une astronomie mécanique, une chimie mécanique, une pesanteur mécanique, une morale mécanique, une parole mécanique, des remèdes mécaniques pour guérir des maladies mécaniques: que sais-je enfin? tout n'est-il pas mécanique? Or, il n'y a que l'esprit religieux qui puisse guérir cette maladie. Nous parlions de Keppler; mais Jamais Keppler n'aurait pris la route qui le conduisit si bien, s'il n'avait pas été éminemment religieux. Je ne voudrais pas d'autre preuve de son caractère que le titre qu'il donna à son ouvrage sur la véritable époque de la naissance de J. C. (1). Je doute que de nos jours un astronome de Londres ou de Paris en choisît un pareil.
Ainsi vous voyez, mon cher chevalier, que je n'ai pas confondu les objets, comme vous l'avez cru d'abord.
Soit: je ne suis point assez fort pour dis- (1) On connaît un ouvrage de ce fameux astronome intitulé: De vero anno quo Dei Filins humanam naturam assampsit Joli. Eeppleri commeniatiuncula, in-4°. Peut-être qu'en effet un érudit protestant no s'exprimerait point ainsi de nos jours.
puter avec vous; mais voici un point sur lequel j'aurais encore envie de vous quereller: notre ami avait dit que votre goût pour les explications d'un genre extraordinaire pouvait vous conduire et en conduire d'autres peutêtre à de très grands dangers, et qu'elles avaient de plus l'extrême inconvénient de nuire aux études utiles. A cela vous avez répondu que c'était précisément le contraire, et que rien ne favorisait l'avancement des sciences et des découvertes en tout genre, comme cette tournure d'esprit qui nous porte toujours hors du monde matériel. C'est encore un point sur lequel je ne me crois pas assez fort pour disputer avec vous; mais ce qui me paraît évident, c'est que vous avez passé l'autre objection sous silence, et cependant elle est grave. J'accorde que les idées mystiques et extraordinaires puissent quelquefois mener à d'importantes découvertes: il faut aussi mettre dans l'autre bassin de la balance les inconvénients qui peuvent en résulter. Accordons, par exemple, qu'elles puissent illuminer un Keppler: si elles doivent encore produire dix mille fous qui troublent le monde et le corrompent même, je me gens très disposé à sacrifier le grand homme.
Je crois donc, si vous voulez bien excuser mon impertinence, que vous êtes allé un peu trop loin, et que vous ne feriez pas mal de vous défier un peu plus de vos élans spirituels: dumoins, je ne l'aurai jamais assez dit, autant que j'en puis juger. Mais comme le devoir d'un médiateur est d'ôter et d'accorder quelque chose aux deux parties, il faut aussi vous dire, M. le comte, que vous me paraissez pousser la timidité à l'excès. Je vous fais mon compliment sur votre soumission religieuse. J'ai beaucoup couru le monde: en vérité, je n'ai rien trouvé de meilleur; mais je ne sais pas trop comprendre comment la foi vous mène à craindre la superstition. C'est tout le contraire, ce me semble, qui devrait arriver; je suis de plus surpris que vous en vouliez autant à cette superstition, qui n'est pas, ce me semble, une si mauvaise chose. Au fond qu'est-ce que la superstition? L'abbé Gérard, dans un excellent livre dont le titre est cependant en opposition directe avec l'ouvrage, m'enseigne qu'il n'y a point de synonymes dans les langues. La superstion n'est donc ni Terreur, ni le fanatisme, ni aucun autre monstre de ce genre portant p*i autre nom. Je le répèle, qu'est-ce donc que la superstition? Super ne veut-il pas dire par delà? Ce sera donc quelque chose qui est par delà la croyance légitime. En vérité, il n'y a pas de quoi crier haro. J'ai souvent observé dans ce monde que ce qui suffit ne suffit pas; n'allez pas prendre ceci pour un jeu de mots: celui qui veut faire préci sèment tout ce qui est permis fera bientôt ce qui ne Test pas. Jamais nous ne sommes sûrs de nos qualités morales que lorsque nous avons su leur donner un peu d'exaltation. Dans le monde politique, les pouvoirs constitutionnels établis parmi les nations libres ne subsitent guère qu'en se heurtant. Si quelqu'un vient à vous pour vous renverser, il ne suffit pas de vous roidir à votre place: il faut le frapper lui-même, et le faire reculer si vous pouvez. Pour franchir un fossé, il faut toujours fixer son point de vue fort au delà du bord, sous peine de tomber dedans. Enfin c'est une régie générale; il serait bien singulier que la religion en fût une exception. Je ne crois pas qu'un homme, et moins encore une nation, puisse croire précisément ce qu'il faut. Toujours il y aura du plus ou du moins. J'imagine, mes bons amis, que l'honneur ne vous déplaît pas? cependant qu'est-ce que l'honrieur? C'est la superstition de la vertu, ou ce n'est rien. En amour, en amitié, en fidélité, en bonne foi, etc., la superstition est aimable, précieuse même et souvent nécessaire; pourquoi n'en serait-il de même de la piété? je suis porté à croire que les clameurs contre les excès de la chose partent des ennemis de la chose. La raison est bonne sans doute, mais il s'en faut que tout doive se régler par la raison. — Ecoutez ce petit conte, je vous en prie: peut-être c'est une histoire.
Deux sœurs ont leur père à la guerre: elles couchent dans la même chambre; il fait froid, et le temps est mauvais: elles s'entretiennent des peines et des dangers qui environnent leur père. Peut-être, dit Tune, il bivaque dans ce moment: peut-être il est couché sur la terre, sans feu ni couverture: qui sait si ce liest pas le moment que V ennemi a choisi..,, ah!,.,.
Elle s'élance hors de son lit, court en chemise à son bureau, en tire le portrait de son père, vient le placer sous son chevet, et jette sa tête sur le bijou chéri. — Bon papa! je te garderai. — Mais, ma pauvre sœur, dit l'autre, je crois que la tête vous tourne.
23 -A LES SOIRÉES Croyez -vous donc qu'en vous enrhumant vous sauverez notre père, et qu'il soit beaucoup plus en sûreté parce que votre tête appuie sur son portrait? prenez garde de de le casser, et, croyez moi, dormez.
Certainement celle-ci a raison, et tout ce qu'elle dit est vrai; mais si vous deviez épouser Tune ou l'autre de ces deux sœurs, ditesmoi, graves philosophes, choisiriez-vous la logicienne ou la superstitieuse?
Pour revenir, je crois que la superstition est un ouvrage avancé de la religion qu'il ne faut pas détruire, car il n'est pas bon qu'on puisse venir sans obstacle jusqu'au pied du mur, en mesurer la hauteur et planter les échelles. Vous m'opposerez les abus; mais d'abord, croyez-vous que les abus d'une chose divine n'aient pas dans la chose même certaines limites naturelles, et que les inconvénients de ces abus puissent jamais égaler le danger d'ébranler la croyance? Je vous dirai d'ailleurs, en suivant ma comparaison: si un ouvrage avancé est trop avancé, ce sera aussi un grand abus; car il ne sera utile qu'à l'ennemi qui s'en servira pour se mettre à couvert et battre la place: faut-il donc ne point faire d'ouvrages avancés? Avec celle belle crainte des abus, on finirait par ne plus oser remuer.
Mais il y a des abus ridicules et des abus criminels; voilà ce qui m'intrigue. C'est un point que je n'ai pas su débrouiller dans ma tête. J'ai vu des hommes livrés à ces idées singulières dont vous parliez tout à l'heure, qui étaient bien, je vous l'assure, les plus honnêtes et les plus aimables qu'il fût possible de connaître. Je veux vous faire à ce propos une petite histoire qil ne manquera pas de vous amuser. Vous savez dans quelle retraite et avec quelles personnes j'ai passé l'hiver de 1806. Parmi les personnes qui se trouvaient là, un de vos anciens amis, M. le comte, faisait les délices de notre société; c'était le vieux commandeur de M —, que vous avez beaucoup vu jadis à Lyon, et qoi vient de terminer sa longue et vertueuse carrière. Il avait soixante et dix ans révolus lorsque nous le vîmes se mettre en colère pour la première fois de sa vie. Parmi les livres qu'on nous envoyait de la ville voisine pour occuper nos longues soirées, nous trouvâmes un jour l'ouvrage posthume de je ne sais quel échappé des petites-maisons de Genève, qui avait passé une grande partie de sa vie à chercher la cause mécanique de la pesanteur, et qui, se flattant de l'avoir trouvée, chantait modestement eurêka, tout en bétonnant néanmoins de l accueil glacé qu'on faisait à son système (1). En mourant, il avait chargé ses exécuteurs testamentaires de publier, pour le bien de l'univers, cette rare découverte accompagnée de plusieurs morceaux d'une métaphysique pestilentielle. Vous sentez bien qu'il fut obéi ponctuellement; et ce livre qui était échu au bon commandeur le mit dans une colère tout à fait divertissante.
« Le sage auteur de ce livre, nous disail- « il, a découvert que la cause de la pesanteur ce doit se trouver hors du monde, vu qu'il n'y « a dans l'univers aucune machine capable « d'exécuter ce que nous voyons. Vous me ce demanderez peut-être ce que c'est qu'une « région hors du monde? L'auteur ne le dit c< pas, mais ce doit être bien loin. Quoi qu'il ce en soit, dans ce pays hors du monde, // ce y avait une fois (on ne sait ni comment ce ni pourquoi, car ni lui ni ses amis ne se ce forment l'idée d'aucun commencement), ce il y avait, dis- je, une quantité suffisante (1) Voy. la [»ng. Ô0~ du livre en question. Genève, 1805, in- 8°.
« d'atomes en réserve. Ces atomes étaient ce faits comme des cages, dont les barreaux ce sont plusieurs millions de jois plus longs « qu'ils ne sont épais. Il appelle ces atomes ce ultra-mondains, à cause de leur pays natal, a ou gravifiques, à cause de leurs fonctions.
ce Or, il advint qu'un jour Dieu prit de ces ce atomes autant qu'il en put tenir dans ses ce deux mains, et les lança de toutes ses ce forces dans notre sphère, et voilà pourquoi « le monde tourne.
ce Mais iljaut bien observer que cette proc< jection d'atomes eut lieu une fois pour « toutes (1 ), car dès lors il ri y a pas dexem-« pie que Dieu se soit mêlé de la gravité.
ce Voilà où nous en sommes! voilà ce ce qu'on a pu nous dire; car on ose tout dire ce à ceux qui peuvent tout entendre. Nous ce ressemblons aujourd'hui dans nos lectures c< à ces insectes impurs qui ne sauraient vivre ce que dans la fange; nous dédaignons tout ce ce qui instruisait, tout ce qui charmait nos ce ancêtres; et, pour nous, un livre est touce jours assez bon, pourvu qu'il soit mauvais. » Jusque-là tout le monde pouvait être de l'avis de l'excellent vieillard; mais nous tombâmes des nues lorsqu'il ajouta: « N'avez-vous jamais remarqué que, parce, mi les innombrables choses qu'on a dites, « surtout à l'époque des ballons, sur le vol a des oiseaux et sur les efforts que notre pe-« snnte espèce a faits à diverses époques pour « imiter ce mécanisme merveilleux, il n'est « venu dans la tête d'aucun philosophe de ce se demander si les oiseaux ne pourraient ce point donner lieu à quelques réflexions ce particulières sur la pesanteur? Cependant, ce si les hommes s'étaient rappelé que toute ce Fantiquilé s'est accordée à reconnaître dans ce les oiseaux quelque chose de divin; que ce toujours elle les a interrogés sur l'avenir; ce que suivant une tradition bizarre, elle les ce avait déclarés antérieurs aux dieux; qu'elle ce avait consacré certains oiseaux à ses divict nilés principales; que les prêtres égyptiens, ce au rapport de Clément d'Alexandrie, ne ce mangeaient, pendant le temps de leurs puce rifiealions légales, que des chairs de voce latile, parce que les oiseaux étaient les ce plus légers de tous les animaux (1), et J) Si la ciiation est exacte, ce que je ne puis vérifier en ce moment, « que, suivant Platon dans son livre des Lois, ce V offrande la plus agréable qiCil soit pos- « sible défaire aux dieux, c'est un oiseau(\ ); ce s'ils avaient considéré de plus cette foule ce de faits surnaturels où les oiseaux sont incc tervenus, et surtout l'honneur insigne fait ce à la colombe, je ne doute pas qu'ils n'eusce sent été conduits à mettre en question ce si la loi commune de la pesanteur affecte ce les oiseaux vivants au même degré que le ce reste de la matière brute ou organisée.
« Mais pour nous élever plus haut, si force gueilleux aveugle que je vous citais tout ce à l'heure, au lieu de lire Lucrèce, qu'il ce reçut à treize ans des mains d'un père ascc sassin, avait lu les vies des saints, il aurait ce pu concevoir quelques idées justes sur la il est superflu d'observer que cette expression doit être prise dans le sens vulgaire de viande légère. ( Note de l'Editeur. ) (1) Les citations de mémoire sont rarement parfaitement exactes. Platon, dans cet endroit de ses œuvres, ne dit point que l'oiseau (seul) est l'offrande laplus agréable. Il dit que « les offrandes les plus divines «< ( Suôtcitx Sûp» ) sont les oiseaux et les figures qu'un peintre « peut exécuter en un jour. » (Opp., lom, IX, de Leg. lib. XII, pag. 206. ) Il faut mettre le second article au nombre de ceux où le bon plaisir du plus grand philosophe de l'antiquité fut d'être énigniatique ou même bizarre, sans qu'on sache pourquoi.
{Note de l'Editeur.)
« route qu'il faudrait tenir pour découvrir « la cause de la pesanteur; il aurait vu que « parmi les miracles incontestables opérés « par ces élus, ou qui s'opéraient sur leurs « personnes, et dont le plus hardi scepticisme « ne peut ébranler la certitude, il n'en est « pas de plus incontestable ni de plus fré- « quent que celui du ravissement matériel. « Lisez, par exemple, les vies et les procès « de canonisation de saint François Xavier, ce de saint Philippe de Néri, de sainte Théce rèse, etc., etc., et vous verrez s'il est posée sible de douter. Contesterez-vous les faits ce racontés par cette sainte elle-même, dont ce le génie et la candeur égalaient la saintece té! On croit entendre saint Paul racontant ce les dons de la primitive église, et présence vant des régies pour les manifester utilece ment, avec un naturel, un calme, un sangce froid mille fois plus persuasifs que les a serments les plus solennels.
« Les jeunes gens, surtout les jeunes gens « studieux, et surtout encore ceux qui ont ce eu le bonheur d'échapper à certains dance gers, sont fort sujets à songer durant le ce sommeil qu'ils s'élèvent dans les airs et ce qu'ils s'y meuvent à volonté; un homme de et beaucoup d'esprit et d'un excellent caraccc tère, que j'ai beaucoup vu jadis, mais que « je ne dois plus revoir, me disait un jour ce qu'il avait été si souvent visité dans sa jeuce nesse par ces sortes de rêves, qu'il s'était « mis à soupçonner que la pesanteur n'était ce pas naturelle à L'homme. Pour mon compte, ce je puis vous assurer que l'illusion chez ce moi était quelquefois si forte^, que j'étais ce éveillé depuis quelques secondes avant ce d'être bien détrompé.
ce Mais il y a quelque chose de plus grand ce que tout cela. Lorsque le divin auteur de ce notre religion eut accompli tout ce qu'il ce devait encore faire sur la terre après sa «. mort, lorsqu'il eut donné à ses disciples ce les trois dons qu'il ne leur retirera jamais, ce l'intelligence (1), la mission (2), et l'indécc feclibilité (3); alors, tout étant consommé ce dans un nouveau sens, en présence de ses ce disciples qui venaient de le toucher et de ce manger avec lui, l'Homme-Dieu cessa de ce peser et se perdit dans les nues.
ce II y a loin de là aux atomes gravifiques} (35) Mallli., XXVIII, 20, '242 LES SOIBEKS ce cependant il n'y a pas d'autre moyen de « savoir ou de se douter au moins de ce que « c'est que la pesanteur. » A. ces mots, un éclat de rire, parli d'un coin du salon, nous déconcerta tous. Vous croirez peut-être que le commandeur se fâcha: pas du tout, il se tut; mais nous vîmes sur son visage une profonde expression de tristesse mêlée de terreur. Je ne saurais vous dire combien je le trouvai intéressant. Le rieur, dont vous croirez sans doute deviner le nom, se crut obligé de lui adresser des excuses qui furent faites et reçues de fort bonne grâce. La soirée se termina très paisiblement.
La nuit, lorsque mes quatre rideaux m'eurent séparé, par un double contour, des hommes, de la lumière et des affaires, tout ce discours me revint dans l'esprit. Quel mal y a-t-ildonc, me disais-je, que ce digne homme croie que Fétat de sainteté et les élans d'une piété ardente aient la puissance de suspendre, à Végard de thomme, les lois de la pesanteur, et qu'on peut en tirer des conclusions légitimes sur la nature de cette loi? Certainement il ny a rien de plus innocent.
Mais ensuite je me rappelais certains personnages de ma connaissance qui nie paraissent être arrivés par le même chemin à un résultat bien différent. C'est pour eux qu'a été fait le mot d? illuminé, qui est toujours pris en mauvaise part. Il y a bien quelque chose de vrai dans ce mouvement de la conscience universelle qui condamne ces hommes et leurs doctrines: et, en effet, j'en ai connu plusieurs d'un caractère très équivoque, d'une probité assez problématique; et remarquables surtout par une haine plus ou moins visible pour Tordre et la hiérarchie sacerdotales. Que faut-il donc penser? Je m'endormis avec ce doute, et je le retrouve aujourd'hui auprès de vous. Je balance entre les deux systèmes que vous m'avez exposés. L'un me paraît priver l'homme des plus grands avantages, mais au moins on peut dormir tranquille; l'autre échauffe le cœur et dispose l'esprit aux plus nobles et aux plus heureux efforts; mais aussi il y a de quoi trembler pour le bon sens et pour quelque chose de mieux encore. Ne pourrait-on pas trouver une régie qui pût me tranquilliser, et me permettre d'avoir un avis?
Mon très cher chevalier, vous ressemblez à un homme plongé dans l'eau qui demanderail à boire. Celte régie que vous demandez existe: elle vous touche, elle vous environne, elle est universelle. Je vais vous prouver en peu de mots que, sans elle, il est impossible à l'homme de marcher ferme, à égale distance de l'illuminisme et du scepticisme; et pour cela Nous vous entendrons un autre jour, Ah! ah! vous êtes de l'aréopage. Eh bien! n'en parlons plus pour aujourd'hui; mais je vous dois des remercîments et des félicitations, M. le chevalier, pour votre charmante apologie de la superstition. A mesure que vous parliez, je voyais disparaître ces traits hideux et ces longues oreilles dont la peinture ne manque jamais de la décorer; et quand vous avez fini, elle me semblait presque une jolie femme. Lorsque vous aurez notre âge, hélns! nous ne vous entendrons plus; mais d'autres vous entendront, et vous leur rendrez la culture que vous tenez de nous. Car c'est bien nous, s'il vous plaît, qui avons donné le premier coup de bêche à cette bonne terre. Au surplus, messieurs, nous ne sommes pas réunis pour disputer, mais pour discuter. Cette table, quoiqu'elle ne porte que du thé et quelques livres, est aussi une entremetteuse de V amitié, comme dit le proverbe que notre ami citait tout à l'heure: ainsi nous ne contesterons plus. Je voudrais seulement vous proposer une idée qui pourrait bien, ce me semble, passer pour un traité de paix entre nous. Il m'a toujours paru que, dans la haute métaphysique, il y a des régies de fausse position comme il y en avait jadis dans l'arithmétique. C'est ainsi que j'envisage toutes les opinions qui s'éloignent de la révélation expresse, et qu'on emploie pour expliquer d'une manière plus ou moins plausible tel ou tel point de cette même révélation. Prenons, si vous voulez, pour exemple, l'opinion de la préexistence des âmes, dont on s'est servi pour expliquer le péché originel. Vous voyez d'un coup d'œil tout ce qu'on peut dire contre la création successive des âmes, et le parti qu'on peut tirer de la