SigPhi · Karl Marx

Misère de la philosophie (The Poverty of Philosophy)

French

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d'une heure. La concurrence réalise la loi selon laquelle la valeur relative d'un produit est déterminée par le temps du travail nécessaire pour le produire. Le temps du travail servant de mesure à la valeur vénale, devient ainsi la loi d'une dépréciation continuelle du travail. Nous dirons plus. Il y aura dépréciation non-seulement pour les marchandises apportées sur le marché, mais aussi pour les instruments de production, et pour tout un atelier. Ce fait, Ricardo le signale déjà en disant: « En augmentant constamment la facilité de production, nous diminuons constamment la valeur de quelques-unes des choses produites auparavant. » (Tome II, p. 58.) Sismondi va plus loin, II voit, dans cette « valeur cotistituée » par le temps du travail, la source de toutes les contradictions de l'industrie et du commerce modernes. « La valeur mercantile, dit-il, est toujours fixée, en dernière analyse, sur la quantité de travail nécessaire pour se procurer la chose évaluée: ce n'est pas celle qu'elle a actuellement coûté, mais celle qu'elle coûterait désormais avec des moyens peut-être perfectionnés; et cette quantité^ quoiqu'elle soit difficile à apprécier, est toujours établie avec fidélité par la concurrence...C'est sur cette base qu'est calculée la demande du vendeur aussi bien que l'ollVe de l'acheteur. Le premier affirmera peut-êtrjs que la chose lui a coûté dix journées de travail; mais si l'autre reconnaît qu'elle peut désormais s'accomplir avec huit journées de travail, si la concurrence en apporte la démonstration aux deux contractants, ce sera à huit journées seulement que se réduira la valeur et que s'établira le prix du marché. L'un et l'autre contractant a bien, il est vrai, la notion que la chose est utile, qu'elle est désirée, que sans désir il n'y aurait point de vente; mais la fixation du prix ne conserve aucun rapport avec l'utilité. » (Études^ etc., t. II, p. 267, édit. de Bruxelles.)

Il est important d'insister sur ce point, que ce qui détermine la valeur, ce n'est point le temps dans lequel une chose a été produite, mais le minimum de temps dans lequel elle est susceptible d'être produite, et ce minimum est constaté par la concurrence. Supposez un instant qu'il n'y ait plus de concurrence et par conséquent plus de moyen de constater le minimum de travail nécessaire pour la production d'une denrée, qu'en arrivera-t-il.f* Il suffira de mettre à la production d'un objet six heures de travail, pour être en droit, d'après M. Proudhon, d'exiger en échange six fois autant que celui qui n'aura mis qu'une heure à la production du même objet.

Au lieu d'un « rapport de proportionnalité », nous avons un rapport de disproportionnalité, si toutefois nous tenons à rester dans les rapports, bons ou mauvais.

La dépréciation continuelle du travail n'est qu'un seul côté, qu'une seule conséquence de 88 MISERE DE LA PEULOSOPHIE Tévaluation des denrées par le temps de travail. Le surhaussement des prix, la surproduction, et bien d'autres phénomènes d'anarchie industrielle, trouvent leur interprétation dans ce mode d'évaluation.

Mais le temps du travail servant de mesure à la valeur, fait-il du moins naître la variété proportionnelle dans les produits qui charme tant M. Proudhon?

Tout au contraire, le monopole dans toute sa monotonie vient à sa suite envahir le monde des produits, de même qu'au vu et au su de tout le monde, le monopole envahit le monde des instruments de production. Il n'appartient qu'à quelques branches de l'industrie, comme à l'industrie cotonnière, de faire des progrès très rapides. La conséquence naturelle de ces progrès, c'est que les produits de la manufacture cotonnière, par exemple, baissent rapidement de prix; mais à mesure que le prix du coton baisse, le prix du lin doit comparativement hausser. Qu'en arrive-t-il? le lin sera remplacé par le coton. C'est de cette manière que le lin a été chassé de presque toute l'Amérique du Nord. Et nous avons obtenu, au lieu de la variété proportionnelle des produits, le règne du coton.

Que reste-t-il de ce « rapport de proportionnalité? » Rien que le vœu d'un honnête homme, qui voudrait que les marchandises se produisissent dans des proportions telles, qu'elles pusseni MISÈRli DE LA PHILOSOPHIE 89 se vendre à un prix honnête. De tout temps, les bons bourgeois et les économistes philanthropes se sont plu à former ce vœu innocent.

Laissons parler le vieux Bois-Guillcbert: (( Le prix des denrées, dit-il, doit toujours être proportionné^ n'y ayant que cette intelligence qui les puisse faire vivre ensemble, pour se donner à tout moment (voilà l'échangeabilité continuelle de M. Proudhon), et recevoir réciproquement la naissance les unes des autres...Comme la richesse, donc, n'est que ce mélange continuel d'homme à homme, de métier à métier, etc., c'est un aveuglement effroyable que d'aller chercher la cause de la misère ailleurs que dans la cessation d'un pareil commerce, arrivée par le dérangement des proportions dans les prix. » [Dissertation sur la nature des richesses^ édit. Daire.)

Ecoutons aussi un économiste moderne: « Une grande loi qu'on doit appliquer à la production, c'est la loi Je la proportionnalité (the law of proportion), qui seule peut préserver la continuité de la valeur...L'équivalent doit être garanti...Toutes les nations ont essayé à diverses époques, au moyen de nombreux règlements et restrictions commerciales, de réaliser jusqu'à un certain point cette loi de la proportionnalité; mais l'égoïsme, inhérent à la nature de l'homme, l'a poussé à bouleverser tout ce régime réglementaire. Une production proportionnée (proportionate production), c'est la réalisation de la vérité entière de la science de l'économie sociale. » (W. Atkinson, Principles oj Political Fuit Troja. Cette juste proportion entre l'offre et la demande, qui recommence à faire l'objet de tant de vœux, a depuis longtemps cessé d'exister. Elle a passé à l'état de vieillerie. Elle n'a été possible qu'aux époques où les moyens de production étaient bornés, où l'échange s'agitait dans des limites extrêmement restreintes. Avec la naissance de la grande industrie, cette juste proportion dut cesser, et la production est fatalement contrainte à passser, dans une succession perpétuelle, par les vicissitudes de prospérité, de dépression, de crise, de stagnation, de nouvelle prospérité, et ainsi de suite.

Ceux qui, comme Sismondi, veulent revenir à la juste proportionnalité de la production, tout en conservant les bases actuelles de la société, sont réactionnaires, puisque, pour être conséquents, il doivent aussi vouloir ramener toutes les autres conditions de l'industrie des temps passés.

Qu'est-ce qui maintenait la production dans des proportions justes ou à peu près? C'était la demande qui commandait à l'offre, qui la précédait. La production suivait pas à pas la consommation. La grande industrie, forcée par les instruments mêmes dont elle dispose à produire sur une échelle toujours plus large, ne peut plus attendre la demande. La production précède la consommation, l'offre force la demande.

Dans la société actuelle, dans l'industrie basée sur les échanges individuels, l'anarchie de la production, qui est la source de tant de misère, est en même temps la source de tout progrès.

Ainsi de deux choses, l'une: Ou vous voulez les justes proportions des siècles passés avec les' moyens de production de notre époque, alors vous êtes à la fois réactionnaire et utopiste.

Ou vous voulez le progrès sans l'anarchie: alors, pour conserver les forces productives, abandonnez les échanges individuels.

Les échanges individuels ne s'accordent qu'avec la petite industrie des siècles passés, et son corollaire de (( juste proportion », ou bien encore avec la grande industrie et tout son cortège de misère et d'anarchie.

Ap^ès tout, la détermination de la valeur par le temps du travail, c'est-à-dire la formule que M. Proudhon nous donne comme la formule régénératrice de l'avenir, n'est donc que l'expression scientifique des rapports économiques de la société actuelle, ainsi que Ricardo l'a clairement et nettement démontré bien avant M. Proudhon.

Mais au moins l'application <> e'galitaire » de cette formule appartient-elle à M. Proudhon.f* Est-ce lui qui, le premier, a imaginé de réformer la société en transformant tous les hommes en travailleurs immédiats, échangeant des quantités de travail égales? Est-ce bien à lui de faire aux communistes — ces gens dépourvus de toute connaissance en économie politique, ces « hommes obstinément bêtes», ces «rêveurs paradisiaques» — le reproche de n'avoir pas trouvé, avant lui, cette «solution du problème du prolétariat?»

Quiconque est tant soit peu familiarisé avec le mouvement de l'économie politique en Angleterre, n'est pas sans savoir que presque tous les socialistes de ce pays ont, à différentes époques, proposé l'application égalitaire de la théorie ricardienne. Nous pourrions citer à M. Proudhon: V Economie politique de Hopkins, 1822; William Thompson: An Inquiry into the Principles of the distribution of ivealth, most conductive to human happiness^ iS'-?; ^ • K.- Edmonds: Practical, moral and political Econoniy, i82(S, etc., etc., et quatre pages d'c/c. Nous nous contenterons de laisser parler un communiste anglais, M. Brav. Nous rapporterons les passages décisifs de son ouvrage remarquable: Labour' s wrongs and Labour s remedy, Leeds, 1839, et nous nous y arrêterons assez longtemps, d'abord parce que M. Bray est encore peu connu en France, ensuite parce que nous croyons y avoir trouvé la clé des ouvrages passés, présents et futurs de M. Proudhon.

<( Le seul moyen pour arriver à la vérité, c'est d'aborder de front les premiers principes. Remon- MISERE DE I.A PHILOSOPHIE 93 tons tout d'un coup à la source d'où les gouvernements mêmes dérivent. En allant ainsi à l'origine de la chose, nous trouverons que toute forme de gouvernement, que toute injustice sociale et gouvernementale provient du système social actuellement en vigueur — de V institution de la propriété telle qu'elle existe maintenant (the institution of property as it at présent exists), et qu'ainsi, pour mettre, à tout jamais, fin aux injustices et aux misères d'aujourd'hui, il faut renverser de fond en comble fétat actuel de la société...En attaquant les économistes sur leur propre terrain et avec leur propres armes, nous éviterons l'absurde bavardage sur les visionnaires et les théoriciens, qu'ils sont toujours prêts à étaler. A moins de nier ou de désapprouver les vérités et principes reconnus, sur lesquels ils fondent leurs propres arguments, les économistes ne pourront guère repousser les conclusions auxquelles nous arrivons par cette méthode. (Bray, p. 17 et 41.) C'est le travail seul qui donne de la valeur (It is labour alone which bestows value)...Chaque homme a un droit indubitable à tout ce que son travail honnête peut lui procurer. En s'appropriant ainsi les fruits de son travail, il ne commet aucune injustice à l'égard des autres hommes; car il n'empiète point sur le droit de tout autre à agir de même...Toutes les idées de supériorité et d'infériorité, de maître et de salarié, naissent de ce qu'on a négligé les premiers principes, et qu'en conséquence V inégalité s'est introduite dans la possession (and to the conséquent rise of inequality of possessions). Aussi longtemps que cette inégalité sera maintenue, il sera impossible de déraciner de telles idées ou de renverser les institutions qui se fondent sur elles. Jusqu'à présent, on a toujours le vain espoir de remédier à un état de choses qui est contre la nature, tel qu'il nous régit maintenant, en détruisant Vinegalité existante et en laissant subsister la cause de l'inégalité; mais nous démontrerons bientôt que le gouvernement n'est pas une cause, mais un effet, qu'il ne crée pas, mais qu'il est créé, — qu'en un mot, il est le résultat de linégalité dans la possession (the offspring of inequality of possessions), et que l'inégalité de possession est inséparablement liée au système social actuel. (Bray, p. 33, « Le système de l'égalité a pour lui non seulement les plus grands avantages, mais aussi la stricte justice...Chaque homme est un anneau, et un anneau indispensable dans la chaîne des effets, qui prend son point de départ dans une idée, pour aboutir peut-être à la production d'une pièce de drap. Ainsi, de ce que nos goiits ne sont pas les mêmes pour les différentes professions, il ne faut pas conclure que le travail de l'un doit être mieux rétribué que celui de l'autre. L'inventeur recevra toujours, outre sa juste récompense MISÈRE DE LA "philosophie Do en argent, le tribut de notre admiration, que le génie seul peut obtenir de nous...

« Par la nature même du travail et de l'échange, la stricte justice demande que tous les échangeurs aient des bénéfices, non seulement mutuels^ mais égaux (ail exchangers should be not only mutually but they should likewise be eqitally benefitted). Il n'y a que deux choses que les hommes puissent échanger entre eux, savoir: le travail et le produit du travail. Si les échanges s'opéraient d'après un système équitable, la valeur de tous les articles serait déterminée par leurs frais de production complets; et des valeurs égales s'échangeraient toujours contre des valeurs égales (If a just System of exchanges Avere acted upon, the value of ail articles would be determined by the entire cost of production, and equal values should always exchange for equal values). Si, par exemple, un chapelier met une journée à faire un chapeau, et un bottier le môme temps à faire une paire de souliers (en supposant que la matière première qu'ils emploient ait la même valeur) et qu'ils échangent ces articles entre eux, le bénéfice qu'ils en retirent est en même temps mutuel et égal. L'avantage qui en découle pour chacune des parties ne peut être un désavantage pour l'autre, puisque chacune a fourni la même quantité de travail et que les matériaux dont elles s'étaient servies, étaient de valeur égale. Mais si le chapelier avait obtenu deux paires de souliers contre un chapeau, toujours dans notre supposition première, il est évident que l'échange serait injuste. Le chapelier frustrerait le bottier d^une journée de travail-, et s'il en agissait ainsi dans tous ses échanges, il recevrait contre le travail d'une demi-année le produit de toute une année d'une autre personne. Jusqu'ici, nous avons toujours suivi ce système d'échange souverainement injuste: les ourriers ont donné au capitaliste le travail de toute une année en échang'^ de la valeur d'une demi-année (the workmen hâve given the capitalist the labour of a whole year, in exchange for the value of only half a year), — et c'est de là, et non pas d'une inégalité supposée dans les forces physiques et intellectuelles des individus, qu'est provenue l'inégalité de richesse et de pouvoir. L'inégalité des échanges, la différence des prix dans les achats et les ventes, ne peut exister qu'à la condition qu'à tout jamais les capitalistes restent capitalistes et les ouvriers ouvriers, — les uns une classe de tyrans, les autres une classe d'esclaves...Cette transaction prouve donc clairement que les capitalistes et les propriétaires ne font que donner à l'ouvrier, pour son travail d'une semaine, une partie de la richesse qu'ils ont obtenue de lui la semaine d'avant, c'est-à-dire que pour quelque chose, ils ne lui donnent rien (nothing for something)...La transaction entre le travailleur et le capitaliste est une vraie comédie; dans le fait, elle n'est, en mainte circonstance, qu'un vol impudent quoique légal. (The whole transaction between the producer and the capitalist is a mère farce: it is, in fact, in thousands of instances, no other than a barefaced though légal robbery.) (Bray, p. 45, 48, 49 et 50.)

« Le bénétice de l'entrepreneur ne cessera jamais d'être une perte pour l'ouvrier — jusqu'à ce que les échanges entre les parties soient égaux-, et les échanges ne peuvent être égaux aussi longtemps que la société est divisée entre capitalistes et producteurs, et que les derniers vivent de leur travail, tandis que les premiers s'enflent du proHt de ce travail...(( Il est clair, continue M. Bray, que vous aurez beau établir telle ou telle forme de gouvernement...que vous aurez beau prêcher, au nom de la morale et de l'amour fraternel...la réciprocité est incompatible avec l'inégalité des échanges. L'inégalité des échanges, comme étant la source de rinégalité des possessions, est l'ennemi secret qui nous dévore. (No reciprocity can exist where there are unequal exchanges. Inequality of exchanges, as being the cause of inequality of possessions, is the secret enemy that dev^ours us.)»)

« La considération du but et de la lin de la société m'autorise à conclure, que non seulement tous les hommes doivent travailler et ainsi parvenir à pouvoir échanger, mais que des valeurs égales doivent s'échanger contre des valeurs égales. De plus, comme le bénéfice de l'un ne doit pas être une perte pour un autre, la valeur doit se déterminer par les frais de production. Pourtant nous avons vu que, sous le régime social actuel, le profit du capitaliste et de l'homme riche est toujours la perte de l'ouvrier — que ce résultat doit inévitablement s'ensuivre, et que le pauvre reste abandonné entièrement à la merci du riche, sous chaque forme de gouvernement, aussi longtemps que l'inégalité des échanges subsiste — et que l'égalité des échanges ne peut être assurée que par un régime social qui reconnaisse l'universalité du travail...L'égalité des échanges ferait graduellement passer la richesse des mains des capitalistes actuels dans celles des classes ouvrières.

« Aussi longtemps que ce système de l'inégalité des échanges sera en vigueur, les producteurs seront toujours aussi pauvres, aussi ignorants, aussi surchargés de travail, qu'ils le sont actuellement, quand même on abolirait toutes les taxes, tous les impôts gouvernementaux...Il n'y a qu'un changement total de système, l'introduction de l'égalité du travail et des échanges, qui puisse améliorer cet état de choses et assurer aux hommes la vraie égalité des droits...Lesproducteurs n'ont qu'à faire un effort — et c'est par eux que tout eftort pour leur propre salut doit être fait — et leurs chaînes seront brisées à jamais...Comme but, l'égalité politique est une erreur, elle est MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE î»9 même une erreur comme moyen. {As an end, the yoUtical equallty is there a failure, as a means^ also, it is therc a failure.)

« Avec l'égalité des échanges, le profit de l'un ne peut pas être la perte de l'autre: car tout échange n'est plus qu'un simple transfert de travail et de richesse, il n'exige aucun sacrifice. Ainsi, sous un système social basé sur l'égalité des échanges, le producteur pourra encore arriver à la richesse au moyen de ses épargnes; mais sa richesse ne sera plus que le produit accumulé de son propre travail. Il pourra échanger sa richesse ou la donner à d'autres; mais il lui sera impossible de rester riche, pour un temps un peu prolongé, après qu'il aura cessé de travailler. Par l'égalité des échanges, la richesse perd le pouvoir actuel de se renouveler et de se reproduire pour ainsi dire par elle-même: elle ne pourra plus combler le vide que la consommation aura créé; car, à moins d'être reproduite par le travail, la richesse une fois consommée est perdue à jamais. Ce que nous appelons maintenant profits et intérêts ne pourra plus exister sous le régime des échanges égaux. Le producteur et le distributeur y seraient également rétribués et c'est la somme totale de leur travail qui servirait à déterminer la valeur de tout article créé et mis à la portée du consommateur...'( Le principe de l'égalité dans les échanges doit donc, par sa nature même, amener le travail universel. » (Bray, p. 76, 88, 89, 92 et 109).

Après avoir réfuté les objections des économistes contre le communisme.^ M. Bray continue ainsi: « Si un changement de caractère est indispensable pour faire réussir un système social de communauté dans sa forme parfaite; si d'un autre côté le régime actuel ne présente ni les circonstances, ni les facilités voulues pour arriver à ce changement de caractère et préparer les hommes à un état meilleur que nous désirons tous: il est évident que les choses doivent, de toute nécessite, rester telles qu'elles sont, à moins qu'on ne découvre et n'applique un terme social préparatoire, — un mouvement qui participe du système actuel comme du s^^stème à venir (du système de la communauté), — une espèce de halte intermédiaire, à laquelle la société puisse arriver avec tous ses excès et toutes ses folies, pour la quitter ensuite, riche de qualités et d'attributs qui sont les conditions vitales du système de communauté. (Bray, « Le mouvement tout entier n'exigerait que la coopération dans sa forme la plus simple...Les frais de production détermineraient en toute circonstance la valeur du produit, et des valeurs égales s'échangeraient toujours contre des valeurs égales. De deux personnes, dont l'une aurait travaille une semaine entière, et l'autre une demisemaine, la première recevrait le double de la rémunération de l'autre; mais ce surplus de paie ne serait pas donné à l'un aux dépens de l'autre: la perte encourue par le dernier ne tomberait en aucune manière sur le premier. Chaque personne échangerait le salaire qu'elle aurait individuellement reçu contre des objets de la même valeur que son salaire, et, en aucun cas, le profit réalisé par un homme ou dans une industrie ne constituerait la perte d'un autre homme ou d'une autre branche d'industrie. Le travail de chaque individu serait la seule mesure de ses profits et de sa perte...

«...Au moyen de comptoirs {hoards of trade) généraux et locaux, on déterminerait la quantité de différents objets exigée pour la consommation, et la valeur relative de chaque objet en comparaison avec les autres (le nombre d'ouvriers à employer dans les différentes branches de travail), en un mot, tout ce qui tient à la production et à la distribution sociale. Ces opérations se feraient, pour une nation, en aussi peu de temps et avec autant de facilité qu'elles se font, sous le régime actuel, pour une société particulière...Les individus se grouperaient en familles, les familles en communes, comme sous le régime actuel...on n'abolirait pas même directement la distribution de la population dans la ville et la campagne, toute mauvaise qu'elle-est. Dans cette association, chaque individu continuerait de jouir de la liberté qu'il possède maintenant d'accumuler autant que bon lui semble, et de faire de ces accumulations l'usage qu'il jugerait convenable...Notre société sera pour ainsi dire une grande société par actions, composée d'un nombre infini de plus petites sociétés par actions, qui toutes travaillent, produisent et échangent leurs produits sur le pied de la plus parfaite égalité...Notre nouveau système de société par actions, qui n'est qu'une concession faite à la société actuelle, pour arriver au communisme, établie de manière à faire coexister la propriété individuelle des produits avec la propriété en commun des forces productives, fait dépendre le sort de chaque individu de sa propre activité, et lui accorde une part égale dans tous les avantages fournis par la nature et le progrès des arts. Par là elle peut s'appliquer à la société telle qu'elle existe, et la préparer à des changements ultérieurs. » (Bray, p. 158, 160, Nous n'avons plus que quelques mots à répondre à M. Bray, qui, bien malgré nous et en dépit de nous, se trouve avoir supplanté M. Proudhon, à cela près que M. Bray, loin de vouloir posséder le dernier mot de l'humanité, propose seulement les mesures qu'il croit bonnes pour une époque de transition entre la société actuelle et le régime de la communauté.

Une heure de travail de Pierre s'échange contre une heure de travail de Paul. Voilà l'axiome fondamental de M. Bray.

Supposons que Pierre a douze heures de travail devant lui et que Paul n'en a que six: alors Pierre ne pourra faire avec Paul qu'un échange de six contre six. Pierre aura par conséquent six heures de travail de reste. Que fera-t-il de ces six heures de travail?

Ou il n'en fera rien, c'est-à-dire qu'il aura travaillé six heures pour rien; ou bien il chômera six autres heures pour se mettre en équilibre; ou bien encore, et c'est là sa dernière ressource, il donnera à Paul ces six heures, dont il n'a que faire, par-dessus le marché.

Ainsi, au bout du compte, qu'est-ce que Pierre aura gagné sur Paul? Des heures de travail, non. II n'aura gagné que des heures de loisir; il sera forcé de faire le fainéant six heures durant. Et pour que ce nouveau droit de fainéantise soit non seulement goûté, mais encore prisé dans la nouvelle société, il faut que celle-ci trouve sa plus haute félicité dans la paresse^, et que le travail lui pèse comme une chaîne dont elle devra se débarrasser coûte que coûte. Et encore, pour revenir à notre exemple, si ces heures de loisir que Pierre a gagnées sur Paul étaient un gain réel! Mais non. Paul, en commençant par ne travailler que six heures, arrive par un travail régulier et réglé au résultat que Pierre n'obtient qu'en commençant par un excès de travail. Chacun voudra être Paul, d04 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE il y aura concurrence pour conquérir la place de Paul, concurrence de paresse.

Eh bien! l'échange de quantités égales de travail que nous a-t-il donné? burpoduction, dépréciation, excès de travail suivi de chômage, enHn les rapports économiques tels que nous les voyons constitués dans la société actuelle, moins la concurrence de travail.

Mais non, nous nous trompons. Il y aura encore un expédient qui pourra sauver la société nouvelle, la société des Pierre et des Paul. Pierre mangera tout seul le produit des six heures de travail qui lui restent. Mais du moment qu'il n'a plus à échanger pour avoir produit, il n'a pas non plus à produire pour échanger, et toute la supposition d'une société fondée sur l'échange et la division du travail tomberait. On aura sauvé l'égalité des échanges par cela même que les échanges auront cessé d'exister: Paul et Pierre en viendraient à Tétat de Robinson.

Donc, si Ton suppose tous les membres de la société travailleurs immédiats, l'échange des quantités égales d'heures de travail n'est possible qu'à la condition qu'on soit convenu d'avance du nombre d'heures qu'il faudra employer à la production matérielle. Mais une telle convention nie l'échange individuel.

Nous arriverons encore à la même conséquence, si nous prenons pour point de départ, non plus la distribution des produits créés, mais l'acte de la production. Dans la grande industrie, Pierre n'est pas libre de fixer lui-même le temps de son travail, car le travail de Pierre n'est rien sans le concours de tous les Pierre et de tous les Paul qui forment Tatelier. C'est ce qui explique fort bien la résistance opiniâtre que les fabricants anglais opposèrent au bill de dix heures. C'est qu'ils ne savaient que trop qu'une diminution de travail de deux heures accordée aux femmes et aux enfants devait également entraîner une diminution de temps de travail pour les adultes. Il est dans la nature de la grande industrie que le temps du travail soit égal pour tous. Ce qui est aujourd'hui le résultat du capital et de la concurrence des ouvriers entre eux, sera demain, si vous retranchez le rapport du travail au capital, le fait d'une convention basée sur le rapport de la somme des forces productives à la somme des besoins existants.

Mais une telle convention est la condamnation de l'échange individuel, et nous voilà encore arrivés à notre premier résultat.

Dans le principe, il n'y a pas échange des produits, mais échange des travaux qui concourent à la production. C'est du mode d'échange des forces productives que dépend le mode d'échange des produits. En général, la forme de l'échange des produits correspond à la forme de la production. Changez la dernière, et la première se trouvera changée en conséquence. Aussi voyons-nous d06 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE dans l'histoire de la société le mode d'échanger les produits se régler sur le mode de les produire. L'échange individuel correspond aussi à un mode de production déterminé, qui lui-même répond à l'antagonisme des classes. Ainsi pas d'échange individuel sans l'antagonisme des classes.

Mais les consciences honnêtes se refusent à cette évidence. Tant qu'on est bourgeois, on ne peut faire autrement que de voir dans ce rapport d'antagonisme un rapport d'harmonie et de justice éternelle, qui ne permet à personne de se faire valoir aux dépens d'autrui. Pour le bourgeois, l'échange individuel peut subsister sans l'antagonisme des classes: pour lui ce sont deux choses tout à fait disparates. L'échange individuel, comme se le figure le bourgeois, est loin de ressembler à l'échange individuel tel qu'il se pratique.

M. Bray fait deVillusioîi de Thonnête bourgeois Vidêal qu'il voudrait réaliser. En épurant l'échange individuel, en le débarrassant de tout ce qu'il y trouve d'éléments antagonistes, il croit trouver un rapport (^ égalitairc », qu'il vc^udrait faire passer dans la société.

M. Bray ne voit pas que ce rapport égalitaire, cet idéal correctij^ qu'il voudrait appliquer au monde, n'est lui-même qu2 le reflet du monde actuel, et qu'il est par conséquent totalement impossible de reconstituer la société sur une base, qui n'en est qu'une ombre embellie. A mesure que l'ombre redevient corps, on s'aperçoit que ce corps, loin d'en être la transfiguration rêvée, est le corps actuel de la société (i).

^ III. APPLICATION DE LA LOI DES PROPORTION- NALITES DE VALEUR.

A) La monnaie.

(( L'or et l'argent sont les premières marchandises dont la valeur soit arrivée à sa constitution. » Donc l'or et l'argent sont les premières applications de la « valeur constituée »...par M. Proudhon. Et comme M. Proudhon constitue les valeurs des produits en les déterminant par la quantité comparative de travail y fixé, la seule chose qu'il avait à faire c'était de prouver que les variations survenues dans la valeur de l'or et de l'argent s'expliquent toujours par les variations du temps de travail qu'il faut pour les produire. M. Proudhon n'y songe pas. Il ne parle pas de (i) Comme toute autre théorie, celle de M. Bray a trouvé ses partisans qui se sont laissé tromper aux apparences. On a fondé à Londres, à Sheffield, à Leeds, et dans beaucoup d'autres villes d'Angleterre, des eqiiitahle-lahour-exchangebazars. Ces bazars, après avoir absorbé des capitaux considérables, ont tous fait des faillites scandaleuses. On en a perdu le goût pour toujours: avis à M. Proudhon!

l'or et de l'argent comme marchandise, il en parle comme monnaie.

Toute sa logique, si logique il y a, consiste à escamoter la qualité qu'ont l'or et l'argent de servir de monnaie^ au bénéfice de toutes les marchandises qui ont la qualité d'être évaluées par le temps du travail. Décidément il y a plus de naïveté que de malice dans cet escamotage.

Un produit utile, étant évalué par le temps de travail nécessaire à le produire, est toujours acceptable en échange. Témoin, s'écrie M. Proudhon, l'or et l'argent, qui se trouvent dans mes conditions voulues « d'échangeabilité. » Donc l'or et l'argent — c'est la valeur arrivée à l'état de constitution, c'est l'incorporation de l'idée de M. Proudhon. Il est on ne peut plus heureux dans le choix de son exemple. L'or et l'argent, outre la qualité qu'ils ont d'être une marchandise, évaluée comme toute autre marchandise par le temps du travail, ont encore celle d'être agent universel d'échange, d'être monnaie. En prenant maintenant l'or et l'argent comme une application de la « ralcia^ co}istititée » par le temps du travail, rien déplus facile que de prouver que toute marchandise dont la valeur sera constituée par le temps du travail sera toujours échangeable, sera monnaie.

Une question toute simple se présente à l'esprit de M. Proudhon. L'or et l'argent, pourquoi ont-ils le privilège d'être le type de la « valeur constituée? » MISÈRE DE LA PHlLOSOPlIIIi 109 « La fonction particulière que l'usage a dévolue aux métaux précieux de servir d'agent au commerce est purementconventionnelle, et toute autre marchandise pourrait, moins commodément peut-être, mais d'une manière aussi authentique, remplir ce rôle: les économistes le reconnaissent et l'on en cite plus d'un exemple. Quelle est donc la raison de cette préférence généralement accordée aux métaux, pour servir de monnaie, et comment s'explique cette spécialité des fonctions, sans analogue dans l'économie politique, de l'argent?...Or, est-il possible de i^établir la série d'où la monnaie semble avoir été détachée, et par conséquent de ramener celle-ci à son véritable principe? » Déjà, en posant la question en ces termes, M. Proudhon a supposé la monnaie. La première question, qu'il aurait dû se poser, c'est de savoir pourquoi, dans les échanges tels qu'ils sont constitués actuellement, on a dii individualiser pour ainsi dire la valeur échangeable en créant un agent spécial d'échange, La monnaie, ce n'est pas une chose, c'est un rapport social. Pourquoi le rapport de la monnaie est-il un rapport de la production, comme tout autre rapport économique, tel que la division du travail, etc.? Si M. Proudhon s'était bien rendu compte de ce rapport, il n'aurait pas vu dans la monnaie une exception, un membre détaché d'une série inconnue ou à retrouver.

Il aurait reconnu, au contraire, que ce rapport MO MISEPK DE LA PHII.OSOPHIE est un anneau, et, comme tel, intimement lié à tout l'enchaînement des autres rapports économiques, et que ce rapport correspond à un mode de production déterminé, ni plus ni moins qu^ réchange individuel. Que fait-il, lui? Il commence par détacher la monnaie de l'ensemble du mode de production actuel, pour en faire plus tard le premier membre d'une série imaginaire, d'une série à retrouver.