SigPhi · Karl Marx

Misère de la philosophie (The Poverty of Philosophy)

French

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Une fois qu'on a reconnu la nécessité d'un agent particulier d'échange, c'est-à-dire la nécessité de la monnaie, alors il ne s'agit plus que d'expliquer pourquoi cette fonction particulière est dévolue à l'or et à l'argent plutôt qu'à tout autre marchandise. C'est là une question secondaire qui ne s'explique plus par l'enchaînement des rapports de production, mais par les qualités spécifiques inhérentes à Tor et à l'argent comme matière. Si, d'après tout cela, les économistes dans cette occasion « se sont jetés hors du domaine de la science, s'ils ont fait de la ph3^sique, de la mécanique, de l'histoire, etc., » comme le leur reproche M. Proudhon, ils n'ont fait que ce qu'ils devaient faire. La question n'est plus du domaine de l'économie politique.

(( Ce qu'aucun des économistes, dit M. Proudhon, n'a ni vu ni compris, c'est la raison économique qui a déterminé, en faveur des métaux précieux, la faveur dont ils jouissent. » La raison économique que nul, et pour cause, MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE lll n'a ni vue ni comprise, M. Prudhon l'a vue, comprise et léguée à la postérité.

« Or ce que nul n'a remarqué, c'est que, de toutes les marchandises, l'or et l'argent sont les premières dont la valeur soit arrivée à la constitution. Dans la période patriarcale, l'or et l'argent se marchandent encore et s'échangent en lingots, mais déjà avec une tendance visible à la domination et avec une préférence marquée. Peu à peu les souverains s'en emparent et y apposent leur sceau: et de cette consécration souveraine naît la monnaie, c'est-à-dire la marchandise par excellence, celle qui, nonobstant toutes les secousses du commerce, conserve une valeur proportionnelle déterminée et se fait accepter en tout paiement...Le trait distinctif de l'or et de l'argent vient, je le répète, de ce que, grâce à leurs propriétés métalliques, aux difficultés de leur production, et surtout à l'intervention de l'autorité publique, ils ont de bonne heure conquis, comme marchandises, la fixité et l'authenticité. » Dire que, de toutes les marchandises, l'or et l'argent sont les premiers dont la valeur soit arrivée à la constitution, c'est dire, après tout ce qui précède, que l'or et l'argent sont les premières arrivées à l'état de monnaie. Voilà la grande révélation de M. Proudhon, voilà la vérité que nul n'avait découverte avant lui.

Si, par ces mots, M. Proudhon a voulu dire que l'or et l'argent sont des marchandises pour la 112 MlsÈriK DM LA PHILOSOPHIE production desquelles le temps a été connu plus tôt que pour toutes les autres, ce serait encore une des suppositions dont il est si prompt à gratifier ses lecteurs. Si nous voulions nous en tenir à cette érudition patriarcale, nous dirions à M. Proudhon que le temps nécessaire pour produire les objets de première nécessité, tels que le fer, etc., a été connu en premier lieu. Nous lui ferons grâce de l'arc classique d'Adam Smith.

Mais, après tout cela, comment M. Proudhon peut-il encore parler de la constitution d'une valeur, puisqu'une valeur n'est jamais constituée toute seule? Elle est constituée, non par le temps qu'il faut pour la produire toute seule, mais par rapport à la quotité de tous les autres produits qui peuvent être créés dans le même temps. Ainsi la constitution de la valeur de l'or et de l'argent suppose la constitution déjà toute donnée d'une foule d'autres produits.

Ce n'est donc pas la marchandise qui est arrivée, dans l'or et l'argent, à l'état de « valeur constituée », c'est la (( valeur constituée » de M. Proudhon qui est arrivée, dans l'or et l'argent, à l'état de monnaie.

Examinons maintenant de plus près ces raisons économiques, qui d'après M. Proudhon ont valu à l'or et à l'argent l'avantage d'être érigés en monnaie plus tôt que tous les autres produits, en passant par l'état constitutif de la valeur.

Ces raisons économiques sont: la « préférence MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 1 il} marquée » déjà dans « la période patriarcale, » et autres circonlocutionss du fait môme, qui augmentent la difficulté, puisqu'elles multiplient le fait en multipliant les incidents que M. Proudhon fait survenir pour expliquer le fait. M. Proudhon n'a pas encore épuisé toute les raisons prétendues économiques. En voici une d'une force souveraine, irrésistible: « C'est de la consécration souveraine que naît la monnaie: les souverains s'emparent de l'or et de l'argent et y apposent leur sceau. » Ainsi le bon plaisir des souverains est, pour M. Proudhon, la raison suprême en économie politique I Vraiment, il faut être dépourvu de toute connaissance historique pour ignorer que ce sont les souverains qui, de tout temps, ont subi les conditions économiques, mais que ce ne sont jamais eux qui leur ont fait la loi. La législation tant politique que civile ne fait que prononcer, verbaliser le vouloir des rapports économiques.

Le souverain s'est-il emparé de l'or et de l'argent, pour en faire les agents universels d'échange, en y imprimant son sceau, ou ces agents universels d'échange ne se sont-ils pas plutôt emparés du souverain en le forçant de leur imprimer son sceau et de leur donner une consécration politique?

L'empreinte qu'on a donnée et qu'on donne à l'argent ce n'est pas celle de sa valeur, c'est celle lli MISERE DE LA PHILOSOPHIE de son poids. La fixité et l'authenticité dont parle M, Proudhon ne s'appliquent qu'au titre de la monnaie, et ce titre indique combien il y a de matière métallique dans un morceau d'argent monnayé.» La seule valeur intrinsèque d'un marc d'argent, dit Voltaire avec le bon sens qu'on lui connaît, est marc d'argent, une demi-livre du poids de huit onces. Le poids et le titre font seuls cette valeur intrinsèque. » (Voltaire, Système de Law.) Mais la question: Combien vaut une once d'or et d'argent? n'en subsiste pas moins. Si un cachemire du magasin du Grand Colbert portait la marque de fabrique -.pure laine, cette marque de fabrique ne vous dirait pas encore la valeur du cachemire. Il resterait toujours à savoir combien vaut la laine. « Philippe Y\ roi de France, dit AL Proudhon, mcle à la livre tournois de Charlemagne un tiers d'alliage, s'imaginant que lui seul ayant le monopole de la fabrication des monnaies, il peut faire ce que fait tout commerçant ayant le monopole d'un produit. Qu'était-ce en efïet que cette altération des monnaies tant reprochée à Philippe et à ses successeurs? Un raisonnement très juste, au point de vue de la routine commerciale, mais très faux en science économique, savoir que l'offre et la demande étant la règle des valeurs, on peut, soit en produisant une rareté factice, soit en accaparant la fabrication, faire monter l'estimation et partant la valeur des choses, et que cela est vrai de l'or et MISÈRE DE LA PF^II.OSOPHIE 115 de l'argent comme du blé, du vin, de l'huile, du tabac. Cependant la fraude de Philippe ne fut pas plutôt soupçonnée que sa monnaie fut réduite à sa juste valeur et qu'il perdit en même temps ce qu'il avait cru gagner sur ses sujets. Même chose arriva à la suite de toutes les tentatives analogues. » D'abord il a été démontré, maintes et maintes fois, que si le prince s'avise d'altérer la monnaie, c'est lui qui y perd. Ce qu'il a gagné en une seule fois pour la première émission, il le perd autant de fois que les monnaies falsifiées lui rentrent sous la forme d'impôts, etc. Mais Philippe et ses successeurs ont su se mettre plus ou moins à l'abri de cette perte, car, une fois la monnaie ajtérée mise en circulation, ils n'avaient rien de plus pressé à faire que d'ordonner une refonte générale des monnaies sur l'ancien pied.

Et puis d'ailleurs, si Philippe P' avait véritablement raisonné « comme M. Proudhon, Philippe P"" n'aurait pas bien raisonné « au point de vue commercial ». Ni Philippe P'', ni M. Proudhon ne font preuve de génie mercantile, quand ils s'imaginent qu'on peut altérer la valeur de l'or aussi bien que celle de toute autre marchandise par la seule raison que leur valeur est déterminée par le rapport de l'offre à la demande.

Si le roi Philippe avait ordonné qu'un muid de blé s'appelât désormais deux muids de blé, le roi aurait été un escroc. Il aurait trompé tous les llfi MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE rentiers, tous les gens qui avaient à recevoir cent muids de blé; il aurait été la cause que tous ces gens-là, au lieu de recevoir cent muids de blé, n'en auraient reçu que cinquante. Supposez le roi débiteur de cent muids de blé; il n'en aurait eu à payerque cinquante. Mais dans le commerce cent muids n'auraient jamais valu plus de cinquante, En changeant le nom on ne change pas la chose. La quantité de blé, soit offerte, soit demandée, ne sera ni diminuée ni augmentée par ce seul changement de nom. Ainsi le rapport de l'offre à la demande étant également le même malgré cette altération de nom, le prix du blé ne subira aucune altération réelle. En parlant de l'offre et de la demande des choses, on ne parle de l'offre et de la mande du nom des choses. Philippe I" n'était pas faiseur d'or ou d'argent, comme dit Proudhon: il était faiseur du nom des monnaies. Faites passer vos cachemires français pour des cachemires asiatiques, il est possible que vous trompiez un acheteur ou deux; mais la fraude une fois connue, vos soi-disant cachemires asiatiques descendront au prix des cachemires français. En donnant une fausse étiquette à l'or et à l'argent, le roi Philippe P' ne pouvait faire des dupes que tant que la fraude n'était pas connue. Comme tout autre boutiquier, il trompait ses pratiques par une fausse qualification de la marchandise: cela ne pouvait durer qu'un temps. Tôt ou tard il devait subir la rigueur des loi? commerciales. Est-ce là MLSÈRE DL; la PHILOSOPHIE 117 ce que M. Proudhon voulait prouver? Non. D'après lui, c'est du souverain, et non du commerce, que l'argent reçoit sa valeur. Et qu'a-t-il prouvé effectivement? Que le commerce est plus souverain que le souverain. Que le souverain ordonne qu'un marc soit désormais deux marcs, le commerce vous dira toujours que ces deux marcs ne valent que le marc d'auparavant.

Mais pour cela la question de la valeur déterminée par la quantité de travail n'a pas fait un pas. Il teste toujours à décider si ces deux marcs, redevenus le marc d'auparavant, sont déterminés parles frais de production ou par la loi de l'offre et de la demande?

M. Proudhon continue: « Il est même à considérer que si, au lieu d'altérer les monnaies, il avait été au pouvoir du roi d'en doubler la masse, la valeur échangeable de l'or et de l'argent aurait aussitôt baissé de moitié, toujours par cette raison de proportionnalité et d'équilibre, » Si cette opinion, que M. Proudhon partage avec les autres économistes, est juste, elle prouve en faveur de leur doctrine de l'offre et de la demande, et nullement en faveur de la proportionnalité de M. Proudhon. Car, quelle que fût la quantité de travail fixé dans la masse doublée de l'or et de l'argent, sa valeur serait tombée de moitié, la demande étant restée la même et l'offre ayant doublé. Ou bien est-ce que, par hasard, « la loi de proportionnalité » se confondrait cette fois avec la loi 7, 118 MISÈRE DE LA PHU.OSOPHIE si dédaignée de l'offre et de la demande? Cette juste proportionnalité de M. Proudhon est en effet tellement élastique, elle se prête à tant de variations, de combinaisons et de permutations, qu'elle pourrait bien coïncider une fois avec le rapport de l'otTre à la demande.

Faire « toute marchandise acceptable dans l'échange, sinon de fait, au moins de droit, » en se fondant sur le rôle que jouent l'or et l'argent, c'est donc méconnaître ce rôle. L'or et l'argent ne sont acceptables de droit que parce qu'ils le sont de fait, et ils le sont de fait parce que l'organisation actuelle de la production a besoin d'un agent universel d'échange. Le droit n'est que la reconnaissance officielle du fait.

Nous l'avons vu, l'exemple de l'argent comme application de la valeur passée à l'état de constitution, n'avait été choisi par M. Proudhon que pour faire passer en contrebande toute sa doctrine de l'échangeabilité, c'est-à-dire pour démontrer que toute marchandise évaluée par ses frais de production doit arriver à l'état de monnaie. Tout cela serait bel et bon, n'était l'inconvénient que précisément l'or et l'argent, en tant que monnaie, sont de toutes les marchandises les seules qui ne soient pas déterminées par leurs frais de production-, et cela est tellement vrai, que dans la circulation elles peuvent être remplacées par le papier. Tant qu'il y aura une certaine proportion observée entre les besoins de circulation et la quan- MI.SKRE DE LA PHILOSOPFHE 119 tité de monnaie émise, que ce soit de la monnaie en papier, en or, en platine ou en cuivre, il ne pourra pas être question d'une proportion à observer entre la valeur intrinsèque (les frais de production) et la valeur nominale de la monnaie. Sans doute, dans le commerce international, la monnaie est déterminée, comme toute autre marchandise, par le temps du travail. Mais c'est qu'aussi l'or et Targent passés dans le commerce international sont des mo3^ens d'échange comme produit et non comme monnaie, c'est-à-dire que l'or et l'argent perdent ce caractère de « fixité et d'authenticité », de « consécration souveraine », qui forment pour M, Proudhon leur caractère spécifique. Ricardo a si bien compris cette vérité, qu'après avoir basé tout son système sur la valeur déterminée par le temps du travail, et qu'après avoir dit: « L'or et fai^gent, ainsi que toutes les autres marchandises, n'ont de valeur qu'à proportion de la quantité de travail nécessaire pour les produire et les faire arriver au marché,» il ajoute néanmoins que la valeur de la monnaie n'est pas déterminée par le temps de travail fixé dans sa matière, mais seulem.ent par la loi de l'offre et de la demande. « Quoique le papier n'ait point de valeur intrinsèque, cependant si l'on en borne la quantité, sa valeur échangeable peut égaler la valeur d'une monnaie métallique de la même dénomination ou de lingots estimés en espèces. C'est encore par le même principe^ c'est-à-dire en bornant la quantité de la monnaie, que des pièces d'un bas titre peuvent circuler pour la même valeur qu'elles auraient eue si leur poids et leur titre étaient ceux fixés par la loi, et non d'après la valeur intrinsèque du métal pur qu'elles contiendraient. Voilà pourquoi dans l'histoire des monnaies anglaises nous trouvons que notre numéraire n'a jamais été déprécié dans la même proportion qu'il a été altéré. La raison en est qu'il n'a jamais [été multiplié en proportion de sa dépréciation. » (Ricardo, loc. cit.)

Voici ce qu'observe J.-B. Say au sujet de ce passage de Ricardo: « Cet exemple devrait suffire, il me semble, pour convaincre l'auteur que la base de toute valeur est non pas la quantité de travail nécessaire pour faire une marchandise, mais le besoin qu'on en a, balancé par sa rareté. » Ainsi la monnaie, qui pour Ricardo n'est plus une valeur déterminée par le temps de travail, et que J.-B. Say prend à cause de cela pour exemple, afin de convaincre Ricardo que les autres valeurs ne sauraient pas non plus être déterminées par le temps de travail, cette monnaie, dis-je, prise par J,-B. Say pour exemple d'une valeur déterminée exclusivement par l'offre et la demande, devient pour M. Proudhon l'exemple par excellence de l'application de la valeur constituée...par le temps du travail.

Pour en finir, si la monnaie n'est point une « valeur constituée » parle temps du travail, elle saurait bien moins encore avoir quelque chose de commun avec la juste « proportionnalité » de M. Proudhon. L'or et l'argent sont toujours échangeables, parce qu'ils ont la fonction particulière de servir comme agent universel d'échange, et nullement parce qu'ils existent dans une quantité proportionnelle à l'ensemble des richessesou pour mieux dire encore, ils sont toujours proportionnels parce que, seuls de toutes les marchandises, ils servent de monnaie, d'agent universel d'échange, quelle que soit leur qantité par rapport à l'ensemble des richesses. « La monnaie en circulation ne saurait jamais être assez abondante pour regorger; car si vous en baissez la valeur, vous en augmenterez dans la même proportion la quantité, et en augmentant sa valeur vous en diminuez la quantité. » (Ricardo.)

(c Quel imbroglio que l'économie politique! » s'écrie M. Proudhon.

« Maudit or! » s'écrie plaisamment un communiste (par la bouche de M. Proudhon). Autant vaudrait dire: Maudit froment, maudites vignes, maudits moutons! car, « de même que l'or et l'argent, toute râleur commerciale doit arriver à son exacte et rigoureuse détermination. » L'idée de faire arriver les moutons et les vignes à l'état de monnaie n'est pas neuve. En France, elle appartient au siècle de Louis XIV. A cette époque, l'argent ayant commencé à établir sa 122 mi5-i';rl; de la philosopiiU": toute-puissance, on se plaignait de la dépréciation de toutes les autres marchandises, et on appelait de tous ses vœux le moment où « toute valeur commerciale » pourrait arriver à son exacte et rigoureuse détermination, à l'état de monnaie. Voici ce que nous trouvons déjà dans Bois-Guillebert, l'un des plus anciens économistes de la France: « L'argent alors, par cette survenue innombrable de concurrents qui seront les denrées mêmes rétablies dans leurs justes valeurs, sera rembarré dans ses bornes naturelles. » {Économistes finaîiciers du dix-huiticinc siècle, p. 422, édit. Daire.)

On voit que les premières illusions de la bourgeoisie sont aussi ses dernières.

B) L excédant du travail.

« On lit dans des ouvrages d'économie politique cette hypothèse absurde: Sihfvix de toutes choses était double'.,. Comme si le prix de toutes choses n'était pas la proportion des choses, et qu'on put doubler une proportion, un rapport, une loi! » (Proudhon, t. I", p. 81.)

Les économistes sont tombés dans cette erreur, faute d'avoir su faire l'application de la « loi de proportionnalité » et de la « valeur constituée )>.

Malheureusement, on lit dans l'ouvrage même de M. Proudhon, t. L', p. 110, cette hypothèse absurde, que « si le salaire haussait généralement, le prix de toutes les choses hausserait ». Au surplus, si Ton trouve dans des ouvrages d'économie politique la phrase en question, on y trouve aussi son explication. « Si l'on dit que le prix de toutes les marchandises hausse ou baisse, on exclut toujours l'une ou l'autre des marchandises: la marchandise exclue est en général l'argent ou le travail. « {Encyclopœdia Metropolifana or Universal Diciionar y of Knowledge ^\o\. IV, à l'article Political Ecoiiomy, by Senior, London, i836). Voyez aussi, sur cette expression, J. St. Mill, Essaj's on somme unsettled questions oj political economy^ London, 1844, et Tooke, Q/ln history of priées^ etc., London, i838.)

Passons maintenant à la seconde application de la « valeur constituée », et d'autres proportionnalités dont le seul défaut est d'être peu proportionnées; et voyons si M. Proudhon y est plus heureux que dans la monétisation des moutons.

« Un axiome généralement admis par les économistes est que tout travail doit laisser un excédant. Cette proposition est pour moi d'une vérité universelle et absolue: c'est le corfoUaire de la loi de la proportionnalité, que l'on peut regarder comme le sommaire de toute la science économique. Mais, j'en demande pardon aux économistes, le principe que tout trarail doit laisser ]iu excédant n'a pas de sens dans leur théorie, 42i MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE et n'est susceptible d'aucune démonstration. » (Proudhon.)

Pour prouver que tout travail doit laisser un excédant, M. Proudhon personnifie la société-, il en fait une société personne, société, qui n'est pas, tant s'en faut, la société des personnes, puisqu'elle a ses lois à part, n'aN'ant rien de commun avec les personnes dont se compose la société, et son « intelligence propre, » qui n'est pas l'intelligence du commun des hommes, mais une intelligence qui n'a pas le sens commun. M. Proudhon reproche aux économistes de n'avoir pas compris la personnalité de cet être collectif. Nous aimons à lui opposer le passage suivant d'un économiste américain qui reproche aux autres économistes tout le contraire: « Uentité morale {the nierai entity), l'être grammatical {the grammatical being) nommé société a été revêtu d'attributions qui n'ont d'existence réelle que dans l'imagination de ceux qui avec un mot font une chose...Voilà ce qui a donné lieu à bien des difficultés et à de déplorables méprises dans l'économie politique. » (Th. Cooper, Lectures on the Eléments of Political Economy, Columbia, 1826.)

« Ce principe de l'excédant du travail, continue M. Proudhon, n'est vrai des individus que parce qu'il émane de la société, qui leur confère ainsi le bénéfice de ses propres lois. » M. Proudhon veut-il dire par là tout simplement que la production de l'individu social dé- MISKRl'. DE LA PHILOSOPHIE 1 -i.'i passe celle de l'individu isolé? Est-ce de cet excédant de la production des individus associés sur celle des individus non associés, que M. Proudhon entend parler? S'il en est ainsi, nous pourrons lui citer cent économistes qui ont exprimé cette simple vérité sans tout le mysticisme dont s'entoure M. Proudhon. Voici ce que dit, par exemple, M. Sadler: « Le travail combiné donne des résultats que le travail individuel ne saurait jamais produire. A mesure donc que l'humanité augmentera en nombre, les produits de l'industrie réunie excéderont de beaucoup la somme d'une simple addition calculée sur cette augmentation...Dans les arts mécaniques comme dans les travaux de la science, un homme peut actuellement faire plus dans un jour qu'un individu isolé pendant toute sa vie. L'axiome des mathématiciens, que le tout est égal aux parties, n'est plus vrai, appliqué à notre sujet. Quant au travail, ce grand pilier de l'existence humaine {tfie great pillar of human existence), on peut dire que le produit des efforts accumulés excède de beaucoup tout ce que des efforts individuels et séparés peuvent jamais produire. » (T. Sadler, The law of population, London, i83o.)

Revenons à M. Proudhon. L'excédant du travail, dit-il, s'explique par la société personne. La vie de cette personne suit des lois opposées aux 126 MISKRE DE LA PHILOSOPHIE lois qui font agir l'homme comme individu, ce qu'il veut prouver par des « Jaits ».

« La découverte d'un procédé économique ne peut jamais valoir à l'inventeur un profit égal à celui qu'il procure à la société...On a remarqué que les entreprises des chemins de fer sont beaucoup moins une source de richesses pour les entrepreneurs que pour l'Etat...Le prix moyen du transport des marchandises par le roulage est de i8 centimes par tonne et par kilomètre, marchandise prise et rendue en magasin. On a calculé qu'à ce prix une entreprise ordinaire de chemin de fer n'obtiendrait pas lo pour loo de bénéfice net, résultat à peu près égal à celui d'une entreprise de roulage. Mais admettons que la célérité du transport par chemin de fer soit à celle du roulage de terre comme 4 est à i: comme dans la société le temps est la valeur même, à égalité de prix le chemin de fer présentera sur le roulage un avantage de 400 pour 100. Cependant cet avantage énorme, très réel pour la société, est bien loin de se réaliser dans la même proportion pour le voiturier, qui, tandis qu'il fait jouir la société d'une mieux-value de 400 pour 100, ne retire pas, quant à lui, 10 pour 100. Supposons, en effet, pour rendre la chose encore plus sensible, que le chemin de fer porte son tarif à 25 centimes, celui du roulage restant à 18: il perdra à l'instant toutes ses consignations. Expéditeurs, destinataires, tout le monde reviendra à la malbrouke, à la patache s'il le faut. On désertera la locomotive: un avantage social de 400 pour 100 sera sacrifié à une perte de 35 pour 100.

La raison de cela est facile à saisir: l'avantage qui résulte de la célérité du chemin de fer est tout social, et chaque individu n'y participe qu'en une proportion minime (n'oublions pas qu'il ne s'agit dans ce moment que du transport des marchandises), tandis que la perte frappe directement et personnellement le consommateur. Un bénéfice social égal à 400 représente pour l'individu, si la société est seulement d'un million d'hommes, quatre dix- millièmes; tandis qu'une perte de 33 pour 100 pour le consommateur supposerait un déficit social de 33 millions. » (Proudhon.)

Passse encore que M. Proudhon exprime une célérité mise au quadruple par 400 pour 100 de la célérité primitive; mais qu'il mette en rappprt les pour cent de célérité avec les pour cent du profit et qu'il forme une proportion entre deux rapports qui, pour être mesurés séparément par des pour cent, sont néanmoins incommensurables entre eux: c'est établir une proportion entre les pour cent et en laisser de côté les dénominations.

Des pour cent sont toujours des pour cent. Dix pour cent et 400 pour cent sont commensurables; ils sont l'un à l'autre comme 10 est à 400. Donc, conclut M. Proudhon, un profit de 10 pour 128 M'SÈRE DE LA PHILOSOPHIE cent vaut 40 fois moins qu'une célérité quadruplée. Pour sauver les apparences, il dit que, pour la société, le temps est la valeur {time is money). Cette erreur provient de ce qu'il se rappelle confusément qu'il y a un rapport entre la valeur et le temps du travail, et il n'a rien de plus pressé à faire que d'assimiler le temps du travail au temps du transport, c'est-à-dire qu'il identifie les quelques chauffeurs, gardes de convoi et consorts, dont le temps de travail n'est autre que le temps de transport, avec la société toute entière. Pour le coup, voilà la célérité devenue capital, et en et cas, il a pleinement raison de dire: « Un bénéfice de 400 pour cent sera sacrifié à une perte de 35 pour cent. « Après avoir établi en mathématicien cette étrange proposition, il nous en donne l'explication en économiste.

(( Un bénéfice social égal à 400 représente pour l'individu, si la société est seulement d'un million d'hommes, quatre dix-millièmes. » D'accord- mais il ne s'agit pas de 400, il s'agit de 400 pour cent, et un bénéfice de 400 pour cent représente pour l'individu 400 pour cent ni plus ni moins. Quel que soit le capital, les dividendes se feront toujours dans le rapport de 400 pour cent. Que fait M. Proidhon? Il prend les pour cent pour le capital, et comme s'il eiJt craint que sa confusion ne fût point assez manifeste, assez « sensible », il continue: « Une perte de 33 pour cent pour le consom- MISKKE DR La PUtLOSOPHlK 1^9 mateur supposerait un déficit social de 33 millions. » Trente-trois pour cent de perte pour le consommateur restent 33 pour cent de perte pour un million de consommateurs. Comment ensuite M. Proudhon peut-il dire pertinemment que le déficit social, dans le cas d'une perte de 33 pour cent, s'élève à 33 millions, quand il ne connaît ni le capital social ni même le capital d'un seul des intéressés? Ainsi, il ne suffisait pas à M. Proudhon d'avoir confondu le capital et les pour cent; il se dépasse en identifiant le capital mis dans une entreprise et le nombre des intéressés.

« Supposons, en effet, pour rendre la chose encore plus sensible, » un capital déterminé. Un profit social de 400 pour cent, réparti sur un million de partisans, intéressés chacun pour i franc, donne 4 francs de bénéfice par tête et non pas 0,0004, comme le prétend M. Proudhon. De même une perte de 33 pour cent pour chacun des participants représente un déficit social de 33o,ooo fr. et non pas de 33 millions (100; 33 = 1,000,000: 33o,ooo).

M. Proudhon, préoccupé de sa théorie de la société personne, oublie de faire la division par 1 00; il obtient ainsi 33o,ooo francs de perte; mais 4 francs de profit par tête font pour la société 4 millions de francs de profit. Reste pour la société un profit net de 3,670,000 francs. Ce compte exact démontre tout juste le contraire de ce qu'a voulu iHO MISERE DE LA PHILOSOPHIE démontrer M. Proudhon; c'est que les bénéfices et pertes de la société ne sont point en raison inverse avec les bénéfices et les pertes des individus.

Après avoir rectifié ces simples erreurs de pur calcul, voyons un peu les conséquences auxquelles on arriverait, si on voulait admettre pour les chemins de fer ce rapport de célérité et de capital, tel que M. Proudhon le donne, moins les erreurs de calcul. Supposons qu'un transport quatre fois plus rapide coiite quatre fois plus, ce transport ne donnerait pas moins de profit que le roulage qui est quatre fois plus lent et coûte le quart des frais. Donc, si le roulage prend i8 centimes, le chemin de fer pourrait prendre 72 centimes. Ce serait selon la « rigueur mathématique » la conséquence des suppositions de M. Proudhon, toujours moins ses erreurs de calcul. Mais voilà tout d'un coup qu'il nous dit que si, au lieu de 72 centimes, le chemin de fer n'en prenait que 25, il perdrait à l'instant toutes ses consignations. Décidément, il faut revenir à la malbrouke, à la patache même. Seulement, si nous avons un conseil à donner à M. Proudhon, c'est de ne pas oublier dans son « Programmede lassociatio7i progressive » de faire la division par 100. Mais, hélas! il n'est guère à espérerque notre conseil soit écouté, car M. Proudhon est tellement enchanté de son calcul « progressif», correspondant à « l'occasion progressive », qu'il s'écrie avec beaucoup d'emphase: MtSÈRE DE LA PHILOSOPHÎE \'M «J'ai déjà Tait voir au chapitre II, par la solution de l'antinomie de la valeur, que l'avantage de toute découverte utile est incomparablement moindre pour l'inventeur, quoi qu'il fasse, que pour la société; j'ai porté la démonstration sur ce point Jusqu'à la rigueur mathématique! » Revenons à la fiction de la société personne, fiction qui n'avait d'autre but que de prouver la simple vérité que voici: Une invention nouvelle faisant produire avec la même quantité de travail une plus grande quantité de marchandises, fait baisser la valeur vénale du produit. La société fait donc un profit, non en obtenant plus de valeurs échangeables, mais en obtenant plus de marchandises pour la même valeur. Quant à l'inventeur, la concurrence fait tomber successivement son profit jusqu'au niveau général des profits. M. Proudhona-t-il prouvé cette proposition ainsi qu'il voulait le faire? Non. Gela ne l'empêche pas de reprocher aux économistes d'avoir manqué cette démonstration. Pourlui prouverle contraire, nous ne citerons que Ricardo et Lauderdale; Ricardo, chef de l'école qui détermine la valeur par le temps du travail, Lauderdale, un des défenseurs les plus acharnés de la détermination de la valeur par l'offre et la demande. Tous les deux ont dévoleppé la même thèse.

« En augmentant constamment la facilité de production, nous diminuons constamment la valeur de quelques-unes des choses produites \:'r2 miserf: de la i>ii1losopiiie auparavant, quoique par ce même moyen nonseulement nous ajoutions à la richesse nationale, mais que nous augmentions encore la faculté de produire pour l'avenir...Aussitôt qu'au moyen des machines, ou par nos connaissance en phyique, nous forçons les agents naturels, à faire l'ouvrage que l'homme faisait auparavant, la valeur échangeable de cet ouvrage tombe en conséquence. S'il fallait dix hommes pour tourner un moulin à blé, et qu'on découvrît que par le moyen du vent ou de l'eau le travail de ces dix hommes pourrait être épargné, la farine qui serait le produit de l'action du moulin tomberait dès ce moment de valeur, en proportion de la somme de travail épargné; et la société se trouverait enrichie de toute la valeur des choses que le travail de ces dix hommes pourrait produire, les fonds destinés à l'entretien des travailleurs n'ayant pas éprouvé par là la moindre diminution. » (Ricardo.)

Lauderdale, à son tour, dit: (( Le profit des capitaux provient toujours de ce qu'ils suppléent à une portion de travail que l'homme devrait faire de ses mains, ou de ce qu'ils accomplissent une portion de travail au-dessus des efforts personnels de l'homme et qu'il ne saurait exécuter lui-même. Le mince bénéfice que font en général les propriétaires des machines^ comparé au prix du travail auquelelles suppléent, feront naître des doutes peut-être sur la justesse de cette opinion. Une pompe à feu, par exemple, MISlîllK DE LA l'IllLOSOPIlIE 'l:'.:{ tire en un jour plus d'eau d'une mine de charbon que ne pourraient en sortir sur leur dos trois cents hommes, même en s'aidant de baquets; et, il n'est pas douteux, qu'elle remplace leur travail à bien moins de frais. C'est ici le cas de toutes les machines. Letravailqui se faisait parla mainde l'homme à laquelle elles sont substituées, elle doivent le faire à plus bas prix...Je suppose qu'un brevet soit donné à l'inventeur d'une machine qui fait l'ouvrage de quatre: comme le privilège exclusif empêche toute concurrence, hors celle qui résulte du travail des ouvriers, il est clair que le salaire de ceux-ci, dans toute la durée du privilège, sera la mesure du prix que l'inventeur doit mettre à ses produits: c'est-à-dire que, pour s'assurer de l'emploi, il exigera un peu moins que le salaire du travail auquel sa machine supplée. Mais à l'expiration du privilège, d'autres machines de même espèce s'établissent et rivalisent avec la sienne. Alors il réglera son prix sur le principe général, le faisant dépendre de l'abondance des machines. Le profit des fonds employés..., quoiqu'il résulte d'un travail suppléé, se règle enfin, non par la valeur de ce travail, mais, comme dans tous les autres cas, par la concurrence entre les propriétaires des fonds; et le degré en est toujours fixé par la proportion de la quantité des capitaux offerts pour cette fonction avec la demande qu'on en fait. » En dernier lieu donc, tant que le profit sera 184 MISERE DE LA IMIILOSOI'HII-: plus grand que dans les autres industries, il y aura des capitaux qui se jetteront sur l'industrie nouvelle, jusqu'à ce que le taux des bénéfices en soit descendu au niveau commun.

Nous venons de voir que l'exemple du chemin de fer n'était guère propre à jeter quelque jour sur la fiction de la société personne. Néanmoins, M. Proudhon reprend hardiment son discours: « Ces points éclaircis, rien de plus aisé que d'expliquer comment le travail doit laisser à chaque producteur un excédant. » Ce qui suit maintenant appartient à l'antiquité classique. C'est un conte poétique fait pour délasser le lecteur des fatigues qu'a dû lui causer la rigueur des démonstrations mathématiques qui le précèdent. M. Proudhon donne à sa société personne le nom de Prométhée^ dont il glorifie les hauts faits en ces termes: « D'abord, Prométhée sortant du sein de la nature s'éveille à la vie dans une inertie pleine de charmes, etc., etc. Prométhée se met à l'œuvre, et dès sa première journée, première journée de la seconde création, le produit de Prométhée, c'est-à-dire sa richesse, s on bien-être, est égal à dix. Le second jour, Prométhée divise son travail, et son produit devient égal à cent. Le troisième jour et chacun des jours suivants, Prométhée invente des machines, découvre de nouvelles utilités dans les corps, de nouvelles forces dans la nature...A chaque pas que fait son industrie, le