SigPhi · Karl Marx

Misère de la philosophie (The Poverty of Philosophy)

French

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MISÈRK DK LA PHILOSOPHIE 13") chiffre de sa production s'élève et lui dénonce un surcroît de félicité. Et puisque enfin, pour lui, consommer c'est produire, il est clair que chaque journée de consommation, n'emportant que le produit de la veille, laisse un excédant de produit à la journée du lendemain. » Ce Prométhée de M. Proudhon est un drôle de personnage, aussi faible en logique qu'en économie politique. Tant que Prométhée ne fait que nous enseigner la division du travail, l'application des machines, l'exploitation desforcesnaturelleset du pouvoir scientifique, multipliant les forces productives des hommes et donnant un excédant comparé à ce que produit le travail isolé, ce nouveau Prométhée n'a que le malheur de venir trop tard. Mais dès que Prométhée se mêle de parler production et consommation, il devient réellement grotesque. Consommer, pour lui, c'est produire; il consomme le lendemain ce qu'il a produit la veille, c'est comme cela qu'il a toujours une journée d'avance -, cette journée d'avance c'est son « excédant de travail ». Mais en consommant le lendemain ce qu'il a produit la veille, il faut bien que le premier jour, qui n'avait pas de veille, il ait travaillé pour deux journées, afin d'avoir dans la suite une journée d'avance. Comment Prométhée a-t-il gagné le premier jour cet excédant, alors qu'il n'y avait ni division de travail, ni machines, ni même d'autres connaissances des forces physiques que celle du feu.' Ainsi la question, pour 130 MISÈRE DK LA PHILOSOPHIE avoir été reculée « jusqu'au premier jour de la seconde création », n'a pas fait un pas en avant. Cette manière d'expliquer les choses tient à la fois du grec et de l'hébreu, elle est à la fois m3^stique et allégorique, elle donne parfaitement à M. Proudhon le droit de dire: « J'ai démontré parla théorie et par les faits le principe que tout travail doit laisser un excédant. » Les faits, c'est le fameux calcul progressif; la théorie, c'est le mythe de Prométhée.

« Mais, continue M. Proudhon, ce principe aussi certain qu'une proposition d'arithmétique, est loin encore de se réaliser pour tout le monde. Tandis que, par le progrès de l'industrie collective, chaque journée de travail individuel obtient un produit de plus en plus grand, et, par une conséquence nécessaire, tandis que le travailleur, avec le même salaire, devrait devenir tous les jours plus riche, il existe dans la société des états qui profitent et d'autres qui dépérissent. » En 1770, la population des royaumes-unis de la Grande-Bretagne était de 15 millions^ et la population productive de 3 millions. Le pouvoir scientifique de la production égalait environ une population de 12 millions d'individus de plus; donc, en somme, il y avait 15 millions de forces productives. Ainsi le pouvoir productif était à la population comme i est à i, et le pouvoir scientifique était au pouvoir manuel comme 4 est à i.

En 1840, la population ne dépassait pas 3o mil- MISERE DH LA PHILOSOPHIE 137 lions: la population productive était de 6 millions, tandis que le pouvoir scientifique montait à 650 millions, c'est-à-dire qu'il était à la population entière comme 21 à i, et au pouvoir manuel Dans la société anglaise, la journée de travail a donc acquis en soixante et dix ans un excédant de 2,700 pour 100 de productivité, c'est-à-dire qu'en 1840 elle a produit vingt-sept fois autant qu'en 1770. D'après M. Proudhon, il faudrait poser la question que voici: Pourquoi l'ouvrier anglais de 1840 n'a-t-il pas été vingt-sept fois plus riche que celui de 1770? En posant une pareille question, on supposerait naturellement que les Anglais auraient pu produire ces richesses, sans que les conditions historiques dans lesquelles elle ont été produites, telles que: accumulation privée des capitaux, division moderne du travail, atelier automatique, concurrence anarchique, salariat enfin tout ce qui est basé sur l'antagonisme des classes, eussent existé. Or, pour le développement des forces productives et de Texcédant de travail, c'étaient précisément là les conditions d'existence. Donc il a fallu, pour obtenir ce développement des forces productives et cet excéédant de travail, qu'il y eût des classes qui profitent et d'autres qui dépérissent.

Qu'est-ce donc, en dernier lieu, que ce Prométhée ressucité par M. Proudhon? C'est la société, ce sont les rapports sociaux basés sur Tantago- 138 MISÈRE DE LA PlllLOSOPHIli nisme des classes. Ces rapports sont, non pas des rapports d'individu à individu, mais d'ouvrier à capitaliste^ de fermier à propriétaire foncier, etc. Effacez ces rapports, et vous aurez anéanti toute la société, et votre Prométhée n'est plus qu'un fantôme sans bras ni jambes, c'est-à-dire sans atelier automatique, sans division de travail, manquant enfin de tout ce que vous lui avez donné primitivement pour lui faire obtenir cet excédant de travail.

Si donc, dans la théorie, il suffisait, comme le fait M. Proudhon, d'interpréter la formule de l'excédant de travail dans le sens de l'égalité, sans prendre garde aux conditions actuelles de la production, il devrait suffire, dans la pratique, de faire parmi les ouvriers une répartition égalitaire de toutes les richesses actuellement acquises, sans rien changer aux conditions actuelles de la production. Ce partage n'assurerait pas un grand degré de confort à chacun des participants.

Mais M. Proudhon n'est pas aussi pessimiste qu'on pourrait bien le croire. Comme la proportionnalité est tout pour lui, il faut bien qu'il voie dans le Prométhée tout donné, c'est-à-dire dans la société actuelle, un commencement de réalisation de son idée favorite.

« Mais partout aussi le progrès de la richesse, c'est-à-dire \di proportionnalité des valeurs^ est la loi dominante; et quand les économistes opposent aux plaintes du parti social, l'accroissement MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE \'M) progressif de la fortune publique, et les adoucissements apportés à la condition des classes mêmes les plus malheureuses, ils proclament, sans s'en douter, une vérité qui est la condamnation de leurs théories. » Qu'est-ce, en etfet, que la richesse collective, la fortune publique? C'est la richesse de la bourgeoisie, et non pas celle de chaque bourgeois en particulier. Eh bien! les économistes n'ont fait autre chose que de démontrer comment, dans les rapports de production tels qu'ils existent, la richesse de la bourgeoisie s'est développée et doit s'accroître encore. Quant aux classes ouvrières, c'est encore une question fort contestée que de savoir si leur condition s'est améliorée à la suite de l'accroissement de la richesse prétendue publique. Si les économistes nous citent, à l'appui de leur optimisme, l'exemple des ouvriers anglais occupés à l'industrie cotonnière, ils ne voient leur situation que dans les rares moments de la prospérité du commerce. Ces moments de prospérité sont, aux époques de crise et de stagnation, dans la « juste proportionnalité » de 3 à lo. Mais peutêtre aussi, en parlant d'amélioration, les économistes ont-ils voulu parler de ces millions d'ouvriers qui durent périr, aux Indes orientales, pour procurer au million et demi d'ouvriers occupes en Angleterre à la même industrie, trois années de prospérité sur dix.

Quant à la participation temporaire à l'accroissèment de la richesses publique, c'est différent. Le fait de participation temporaire s'explique par la théorie des économistes. Il en est la contirmation et nullement la « condamnation », comme le dit M. Proudhon. S'il y avait quelque chose à condamner, ce serait certes le système de M. Proudhon, qui réduirait, ainsi que nous Tavons démontré, l'ouvrier au minimum de salaire, malgré l'accroissement des richesses. Ce n'est qu'en le réduisant au minimum de salaire, qu'il y aurait fait une application de la juste proportionnalité des valeurs, de la « valeur constituée » — par le temps du travail. C'est parce que le salaire, par suite de la concurrence, oscille au-dessus ou audessous du prix des vivres nécessaires à la sustentation de l'ouvrier, que celui-ci peut participer tant soit peu au développement de la richesse collective, mais qu'il peut aussi périr de misère. C'est là toute la théorie des économistes qui ne se font pas illusion.

Après ses longues divagations au sujet des chemins de fer, de Prométhée et de la nouvelle société à reconstituer sur la « valeur constituée », M. Proudhon se recueille: l'émotion le gagne et il s'écrie d'un ton paternel: (( J'adjure les économistes de s'interroger un moment, dans le silence de leur cœur, loin des préjugés qui les troublent et sans égard aux emplois qu'ils occupent ou qu'ils attendent, aux intérêts qu'ils desservent, aux suffrages qu'ils am- MISERE DE LA PHILOSDPHIK lU bitionnent, aux distinctions dont leur vanité se berce: qu'ils disent si jusqu'à ce jour le principe que tout travail doit laisser un excédant leur était apparu avec cette chaîne de préliminaires et de conséquences que- nous avons soulevée. » CHAPITRE II LA MÉTAPHYSIQUE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE.

g 1". LA METHODE.

Nous voici en pleine Allemagne! Nous allons avoir à parler métaphysique, tout en parlant économie politique. Et, en ceci encore, nous ne faisons que suivre les « contradictions » de M. Proudhon. Tout à l'heure il nous forçait de parler anglais, de devenir nous même passablement anglais. Maintenant la scène change. M. Proudhon nous transporte dans notre chère patrie et nous force à reprendre notre qualité d'Allemand malgré nous.

Si l'Anglais transforme les hommes en chapeaux, l'Allemand transforme les chapeaux en idées. L^Anglais, c'est Ricardo, riche banquier et économiste distingué: l'Allemand, c'est Hegel, simple professeur de philosophie à l'Université de Berlin.

Louis XV^ dernier roi absolu, et qui représen- MisKiiK DE LA PHiLOsoPiiii': 1-4;; tait la décadence de la royauté française, avait attaché à sa personne un médecin qui était, lui, le premier économiste de la France. Ce médecin, cet économiste, représentait le triomphe imminent et sûr de la bourgeoisie française. Le docteur Quesnay a fait de l'économie politique une science; il l'a résumée dans son fameux « Tableau économique ». Outre les mille et un commentaires qui ont paru sur ce tableau, nous en possédons un du docteur lui-même. C'est « l'analyse du tableau économique », suivie de « sept observations importantes ».

M, Proudhon est un autre docteur Quesna}^ C'est le Quesnay de la métaphysique de l'économie politique.

Or, la métaphysique, la philosophie tout entière se résume, d'après Hegel, dans la méthode. Il nous faudra donc chercher à éclaircir la méthode de M. Proudhon, qui est pour le moins aussi ténébreuse que le Tableau économique. C'est pour cela que nous donnerons sept observations plus ou moins importantes. Si le docteur Proudhon n'est pas content de nos observations, eh bien, il se fera abbé Baudeau et donnera luimême « l'explication de la méthode économicométaphysique ».

Première observation.

« Nous ne faisons point une histoire selon tordre des temps, mais selon la succession des idées. Les phases ou catégories économiques sont dans leur manijestation tantôt contemporaines, tantôt interverties,,. Les théories économiques n'en ont pas moins leur successioii logique et leur série dans Venlendement: c'est cet ordre que nous nous sommes flatté de découvrir. » (Proudon, t. V\ Décidément, M, Proudhon a voulu faire peur aux Français, en leur jetant à la face des phrases quasi hégéliennes. Nous avons donc affaire à deux hommes, d'abord à M. Proudhon, puis à Hegel, Comment M. Proudhon se distingue-t-il des autres économistes.? Et Hegel, quel rôle jouet-il dans l'économie politique de M. Proudhon?

Les économistes expriment les rapports de la production bourgeoise, la division du travail, le crédit, la monnaie, etc., comme des catégories fixes, immuables, éternelles, M. Proudhon, qui a devant lui ces catégories toutes formées, veut nous expliquer l'acte de formation, la génération de ces catégories, principes, lois, idées, pensées.

Les économistes nous expliquent comment on produit dans ces rapports donnés, mais ce qu'ils ne nous expliquent pas, c'est comment ces rapports se produisent, c'est-à-dire le mouvement historique qui les a fait naître. M. Proudhon, ayant pris ces rapports comme des principes, des catégories, des pensées abstraites, n'a qu'à mettre ordre dans ces pensées, qui se trouvent alphabétiquement rangées à la fin de tout traité d'économie politique. Les matériaux des économistes^ c'est la vie active et agissante des hommes; les matériaux de M. Proudhon, ce sont les dogmes des économistes. Mais du moment qu'on ne poursuit pas le mouvement historique des rapports de la production, ciont les catégories ne sont que l'expression théorique, du moment que l'on ne veut plus voir dans ces catégories que des idées, des pensées spontanées, indépendantes des rapports réels, on est bien forcé d'assigner comme origine à ces pensées le mouvement de la raison pure. Comment la raison pure, éternelle, impersonnelle fait-elle naître ces pensées? Comment procède-t-elle pour les produire?

Si nous avions l'intrépidité de M. Proudhon en fait de hegelianisme, nous dirions: Elle se distingue en elle-même d'elle-même. Qu'est-ce à dire? La raison impersonnelle n'ayant en dehors d'elle ni terrain sur lequel elle puisse se poser, ni objet auquel elle puisse s'opposer, ni sujet avec lequel elle puisse composer, se voit forcée de faire la culbute en se posant, en s'opposant et en composant — position, opposition, composition. Pour parler grec, nous avons-4a thèse, l'antithèse et la synthèse. Quant à ceux qui ne connaissent pas le langage hégélien, nous leur dirons la formule sacramentelle: affirmation, négation et négation de la négation. Voilà ce que parler veut dire. Ce n'est certes pas de l'hébreu, n'en déplaise à M. Proudhon; mais c'est le langage de cette raison si pure, séparée de l'individu. Au lieu de l'individu ordinaire, avec sa manière ordinaire de parler et de penser, nous n'avons autre chose que cette manière ordinaire toute pure, moins l'individu.

Faut-il s'étonner que toute chose, en dernière abstraction, car il y a abstraction et non pas analyse, se présente à l'état de catégorie logique? Faut-il s'étonner qu'en laissant tomber peu à peu tout ce qui constitue l'individualisme d'une maison, qu'en faisant abstraction des matériaux dont elle se compose, de la forme qui la distingue, vous arriviez à n'avoir plus qu'un corps, — qu'en faisant abstraction des limites de ce corps vous n'ayez bientôt plus qu'un espace, — qu'en faisant enfin abstraction des dimensions de cet espace, vous finissiez par ne plus avoir que la quantité toute pure, la catégorie logique: A force d'abstraire ainsi de tout sujet tous les prétendus accidents, animés ou inanimés, hommes ou choses, nous avons raison de dire qu'en dernière abstraction on arrive à avoir comme substance les catégories logiques. Ainsi, les métaphysiciens qui, en faisant ces abstractions, s'imaginent faire de l'analyse, et qui, à mesure qu'ils se détachent de plus en plus des objets, s'imaginent s'en approcher au point de les pénétrer, ces métaphysiciens ont à leur tour raison de dire que les choses d'icibas sont des broderies, dont les catégories logiques forment le canevas. Voilà ce qui distingue le philosophe du chrétien. Le chrétien n'a qu'une seule incarnation du Logos, en dépit de la logique; le philosophe n'en finit pas avec les incarnations. Que tout ce qui existe, que tout ce qui vit sur la terre et sous l'eau, puisse, à force d'abstraction, être réduit à une catégorie logique; que de cette façon le monde réel tout entier puisse se noyer dans le monde des abstractions, dans le monde des catégories logiques, qui s'en étonnera?

Tout ce qui existe, tout ce qui vit sur terre et sous l'eau, n'existe, ne vit que par un mouvement quelconque. Ainsi, le mouvement de l'histoire produit les rapports sociaux, le mouvement industriel nous donne les produits industriels, etc.

De même qu'à force d'abstraction nous avons transformé toute chose en catégorie logique, de même on n'a qu'à faire abstraction de tout caractère distinctif des différents mouvements, pour arriver au mouvement à l'état abstrait, au mouvement purement formel, à la formule purement logique du mouvement. Si l'on trouve dans les catégories logiques la substance de toute chose, on s'imagine trouver dans la formule logique du moiivement la méthode absolue, qui non-seulement explique toute chose, mais qui implique encore le mouvement de la chose.

C'est cette méthode absolue dont Hegel parle en ces termes: « La méthode est la force absolue, unique, suprême, infinie, à laquelle aucun objet ne saurait résister; c'est la tendance de la raison à se retrouver, à se reconnaître elle-même en toute chose. » {Logique, t. III.) Toute chose étant réduite à une catégorie logique, et tout mouvement, tout acte de production à la méthode, il s'ensuit naturellement que tout ensemble de produits et de production, d'objets et de mouvement, se réduit à une métaphysique appliquée. Ce que Hegel a fait pour la religion, le droit, etc., M. Proudhon cherche à le faire pour l'économie politique.

Ainsi, qu'est-ce donc que cette méthode absolue.? L'abstraction du mouvement. Qu'est-ce que l'abstraction du mouvement? Le mouvement à l'état abstrait. Qu'est-ce que le mouvement à l'état abstrait? La formule purement logique du mouvement ou le mouvement de la raison pure. En quoi consiste le mouvement de la raison pure? A se poser, à s'opposer, à se composer, à se formuler comme thèse, antithèse, synthèse, ou bien encore à s'affirmer, à se nier, à nier sa négation.

Comment fait-elle, la raison, pour s'affirmer, pour se poser en catégorie déterminée? C'est l'affaire de la raison elle-même et de ses apologistes.

Mais une fois qu'elle est parvenue à se poser en thèse, cette thèse, cette pensée, opposée à elle-même, se dédouble en deux pensées contradictoires, le positif et le négatif, le oui et le non. La lutte de ces deux éléments antagonistes, renfermés dans l'antithèse, constitue le mouvement dialectique. Le oui devenant non, le non devenant oui, le oui devenant à la fois oui et non, le non devenant à la fois non et oui, les contraires se balancent,' se neutralisent, se paralysent. La fusion de ces deux pensées contradictoires constitue une pensée nouvelle, qui en est la synthèse. Cette pensée nouvelle se déroule encore en deux pensées contradictoires, qui se fondent à leur tour en une nouvelle synthèse. De ce travail d'enfantement naît un groupe de pensées. Ce groupe de pensées suit le même mouvement dialectique qu'une catégorie simple, et a pour antithèse un groupe contradictoire. De ces deux groupes de pensées naît un nouveau groupe de pensées, qui en est la synthèse.

De même que du mouvement dialectique des catégories simples naît le groupe, de même du mouvement dialectique des groupes naît la série, et du mouvement dialectique des séries naît le système tout entier.

Appliquez cette méthode aux catégories de l'économie politique, et vous aurez la logique et la métaphysique de l'économie politique, ou, en d'autres termes, vous aurez les catégories économiques connues de tout le monde, traduites dans un langage peu connu, qui leur donne l'air d'être fraîchement écloses dans une tête raison pure; tellement ces catégories semblent s'engendrer les unes les autres, s'enchaîner et s'enchevêtrer les unes dans les autres par le seul travail du mouvement dialectique. Que le lecteur ne s'effraie pas de cette métaphysique avec tout son échafaudage de catégories, de groupes, de séries et de systèmes. M. Proudhon, malgré la grande peine qu'il a prise d'escalader la hauteur du système des contradictions, n'a jamais pu s'élever au-dessus des deux premiers échelons de la thèse et de l'antithèse simples, et encore ne les a-t-il enjambés que deux fois, et, de ces deux fois, il est tombé une fois à la renverse.

Aussi n'avons-nous exposé jusqu'à présent que la dialectique de Hegel. Nous verrons plus tard comment M. Proudhon a réussi à la réduire aux plus mesquines proportions. Ainsi, pour Hegel, tout ce qui s'est passé et ce qui se passe encore est tout juste ce qui se passe dans son propre raisonnement. Ainsi la philosophie de l'histoire n'est plus que l'histoire de la philosophie, de sa philosophie à lui. Il n'y a plus « l'histoire selon l'ordre des temps », il n'y a que « la succession des idées dans l'entendement». Il croit construire le monde par le mouvement de la pensée, tandis qu'il ne fait que reconstruire systématiquement et ranger SOUS la méthode absolue, les pensées qui sont dans la tète de tout le monde.

Deuxième observation.

Les catégories économiques ne sont que les expressions théoriques, les abstractions des rapports sociaux de la production. M. Proudhon, en vrai philosophe, prenant les choses à l'envers, ne voit dans les rapports réels que les incarnations de ces principes, de ces catégories, qui sommeillaient, nous dit encore M. Proudhon le philosophe, au sein ((de la raison impersonnelle de l'humanité».

M. Proudhon l'économiste a très bien compris que les hommes font le drap, la toile, les étoffes de soie, dans des rapports déterminés de production. Mais ce qu'il n'a pas compris, c'est que ces rapports sociaux déterminés sont aussi bien produits par les hommes que la toile, le lin, etc. Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces prociuctives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel.

Les mêmes hommes qui établissent les rapports sociaux conformément à leur productivité maté- 152 MISÈPE DE LA PHILOSOPHIE rielle, produisent aussi les principes, les idées, les! catégories, conformément à leurs rapports sociaux.

Ainsi ces idées, ces catégories sont aussi peu éternelles que les relations qu'elles expriment. Elles sont des produits historiques et transitoires.

Il y a un mouvement continuel d'accroissement dans les forces productives, de destruction dans les rapports sociaux, de formation dans les idées; il n'y a d'immuable que l'abstraction du mouvement — }?iors immortalis.

Troisième observation.

I Les rapports de production de toute société forment un tout. M. Proudhon considère les rapports économiques comme autant de phases sociales, s'engendrant l'une l'autre, résultant l'une de l'autre comme l'antithèse de la thèse, et réalisant dans leur succession logique la raison impersonnelle de l'humanité.

Le seul inconvénient qu'il y ait dans cette méthode, c'est qu'en abordant l'examen d'une seule de ces phases, M. Proudhon ne puisse l'expliquer sans avoir recours à tous les autres rapports de la société, rapports que cependant il n'a pas encore fait engendrer par son mouvement dialectique. Lorsque ensuite M. Proudhon, au mo^^en de la raison pure, passe à l'enfantement des autres phases, il fait comme si c'étaient des enfants nou- MISÈRE DELA PHILOSOPHIE 453 veau-nés, il oublie qu'elles sont du même âge que la première.

Ainsi, pour arriver à la constitution de la valeur, qui pour lui est la base de toutes les évolutions économiques, il ne pouvait se passer de la division du travail, de la concurrence, etc. Cependant, dans la série^ dans rentendement de M, Proudhon, dans la succession logique, ces rapports n'existaient point encore.

En construisant avec les catégories de l'économie politique l'édifice d'un système idéologique, on disloque les membres du système social. On change les différents membres de la société en autant de sociétés à part, qui arrivent les unes après les autres. Comment, en eff"et, la seule formule logique du mouvement, de la succession, du temps, pourrait-elle expliquer le corps de la société, dans lequel tous les rapports coexistent simultanément et se supportent les uns les autres?

Quatrième observation.

Voyons maintenant quelles modifications M. Proudhon fait subir à la dialectique de Hegel en l'appliquant à l'économie politique.

Pour lui, M. Proudhon, toute catégorie économique a deux côtés, l'un bon, l'autre mauvais. Il envisage les catégories comme le petit bourgeois envisage les grands hommes de l'histoire: Napo- 9.

154 MISÈRfî DE LA PHILOSOPHIE léon est un grand homme -, il a fait beaucoup de bien, il a fait aussi beaucoup de mal.

Le bon côté et le mauvais côte\ l'avantage et V inconvénient, pris ensemble, forment pour M. Proudhon la contradictioti dans chaque catégorie économique.

Problème à résoudre: Conserver le bon côté, en éliminant le mauvais.

Uesclavage est une catégorie économique comme une autre. Donc il a, lui aussi, ses deux côtés. Laissons là le mauvais côté et parlons du beau côté de l'esclavage: bien entendu qu'il n'est question que de l'esclavage direct, de l'esclavage des noirs dans le Surinam, dans le Brésil, dans les contrées méridionales de l'Amérique du Nord.

L'esclavage direct est le pivot de l'industrie bourgeoise aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans l'esclavage, vous n'avez pas de coton, sans le coton, vous n'avez pas d'industrie moderne. C'est l'esclavage qui a donné leur valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce de l'univers, c'est le commerce de l'univers qui est la condition de la grande industrie. Ainsi l'esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance.

Sans l'esclavage, l'Amérique du Nord, le pays le plus progressif, se transformerait en pays patriarcal. Effacez l'Amérique du Nord de la carte du monde, et vous aurez l'anarchie, la décadence complète du commerce et de la civilisation modernes. Faites disparaître l'esclavage, et vous aurez effacé l'Amérique de la carte des peuples.

Aussi l'esclavage, parce qu'il est une catégorie économique, a toujours été dans les institutions des peuples. Les peuples modernes n'ont su que déguiser l'eslavage dans leur propre pays, ils l'ont imposé sans déguisement au nouveau monde.

Comment M. Proudhon s'y prendra-t-il pour sauver l'esclavage.? Il posera le problème: Conserver le bon côté de cette catégorie économique, éliminer le mauvais.

Hegel n'a pas de problèmes à poser. Il n'a que la dialectique. M. Proudhon n'a de la dialectique de Hegel que le langage. Son mouvement dialectique, à lui, c'est la distinction dogmatique du bon et du mauvais.

Prenons un instant M. Proudhon lui-même comme catégorie. Examinons son bon et son mauvais côté, ses avantages et ses inconvénients.

S'il a sur Hegel l'avantage de poser des problèmes, qu'il se réserve de résoudre pour le plus grand bien de l'humanité, il a l'inconvénient d'être frappé de stérilité quand il s'agit d'engendrer par le travail d'enfantement dialectique une catégorie nouvelle. Ce qui constitue le mouvement dialectique, c'est la coexistence des deux côtés contradictoires, leur lutte et leur fusion en une catégorie nouvelle. Rien qu'à se poser le problème d'éliminer le mauvais côté, on coupe court au mouvement dialectique. Ce n'est pas la catégorie qui se pose et s'oppose à elle-même par sa nature contradictoire, c'est M. Proudhon qui s'émeut, se débat, se démène entre les deux côtés de la catégorie.

Pris ainsi dans une impasse, d'où il est difficile de sortir par les moyens légaux, M. Proudhon fait un véritable soubresaut qui le transporte d'un seul bond dans une catégorie nouvelle. C'est alors que se dévoile à ses yeux étonnés la série dans r entendement.

Il prend la première catégorie venue, et il lui attribue arbitrairement la qualité de porter remède aux inconvénients de la catégorie qu'il s'agit d'épurer. Ainsi les impôts remédient, s'il faut en croire M. Proudhon, aux inconvénients du monopole; la balance du commerce, aux inconvénients des impôts; la propriété foncière, aux inconvénients du crédit.

En prenant ainsi successivement les catégogies économiques, une à une, et en faisant de celle-ci y antidote àQ celle-là, M. Proudhon arrive à faire avec ce mélange de contradictions, et d'antidotes aux contradictions, deux volumes de contradictions, qu'il appel à juste titre: Le système des contradictions econom iques.

Cinquième observation.

(( Dans la raison absolue toutes ces idées...sont également simples et générales...En fait MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE lo7 nous ne parvenons à la science que par une sorte déclhifaiidage de nos idées. Mais la vérité en soi est indépendante de ses figures dialectiques et affranchies des combinaisons de notre esprit. » (Proudhon, t. II, p. 97.)

Voilà tout d'un coup, par une sorte de revirement dont nous connaissons maintenant lesecret, la métaphysique de l'économie politique devenue une illusion! JamaisM.Proudhonn'adit plus vrai. Certes, du moment que le procédé du mouvement dialectique se réduit au simple procédé d'opposer le bon au mauvais, de poser des problèmes tendant à éliminer le mauvais et de donner une catégorie comme antidote à l'autre, les catégories n'ont plus de spontanéité; l'idée « ne fonctioimc plus » \ elle n'a plus de vie en elle. Elle ne se pose ni ne se décompose plus en catégories. La succession des catégories est devenue une sorte âC échafaudage. La dialectique n'est plus le mouvement de la raison absolue. Il n'y a plus de dialectique, il y a tout au plus de la morale toute pure.

Quand M. Proudhon parlait de la se'rie dans rcntendement^ de la succession logique des catégories, il déclarait positivement qu'il ne voulait pas° donner V histoire selon l'ordre des temps, c'est-àdire, d'après M. Proudhon, la succession historique dans laquelle les catégories se sont manifestées. Tout se passait alors pour lui dans Vétlicr pur de la raison. Tout devait découler de cet éther au moyen de la dialectique. Maintenant qu'il s'agit de mettre en pratique cette dialectique, la raison lui fait défaut. La dialectique de M. Proudhon fait faux bond à la dialectique de Hegel, et voici que M. Proudhon est amené à dire que l'ordre dans lequel il donne les catégories économiques n'est plus l'ordre dans lequel elles s'engendrent les unes les autres. Les évolutions économiques ne sont plus les évolutions de la raison elle-même.

Qu'est-ce donc que M. Proudhon nous donne? l'histoire réelle, c'est-à-dire, d'après l'entendement de M. Proudhon, la succession suivant laquelle les catégories se sont manifestées dans l'ordre des temps? Non. L'histoire comme elle se passe dans l'idée elle-même? Bien moins encore. Ainsi ni l'histoire profane des catégories, ni leur histoire sacrée! Quelle histoire nous donne-t-il enfin? L'histoire de ses propres contradictions. Voyons comment elles marchent et comment elles traînent M. Proudhon à leur suite.

Avant d'aborder cet examen, qui donne lieu à la sixième observation importante, nous avons encore une observation importante à faire. # Admettons avec M. Proudhon que l'histoire réelle, l'histoire selon l'ordre des temps, est la succession historique dans laquelle les idées, les catégories, les principes se sont manifestés.

Chaque principe a eu son siècle pour s'y manifester: le principe d'autorité, par exemple, a eu le xi° siècle, de même que le principe d'individualisme le xviii® siècle. De conséquence en conséquence, c'était le siècle qui appartenait au principe, et non le principe qui appartenait au siècle. En d'autres termes, c'était le principe qui faisait l'histoire, ce n'était pas l'histoire qui faisait le principe. Lorsque ensuite, pour sauver les principes autant que l'histoire, on se demande pourquoi tel principe s'est manifesté dans le xi' ou dans le xvuf siècle plutôt que dans tel autre, on est nécessairement forcé d'examiner minutieusement quels étaient les hommes duxi" siècle, quels étaient ceux du xvin«, quels étaient leurs besoins respectifs, leurs forces productrices, leur mode de prodction, les matières premières de leur production, enfin quels étaient les rapports d'homme à homme qui résultaient de toutes ces conditions d'existence. Approfondir toutes ces questions, n'est-ce pas faire l'histoire réelle, profane des hommes dans chaque siècle, représenter ces hommes à la fois comme les auteurs et les acteurs de leur propre drame? Mais du moment que vous représentez les hommes comme les acteurs et les auteurs de leur propre histoire, vous êtes, par un détour, arrivé au véritable point de départ, puisque vous avez abandonné les principes éternels dont vous partiez d'abord.

M. Proudhon ne s'est pas même assez avancé sur le chemin de traverse que prend l'idéologue pour gagner la grande route de l'histoire.

Sixième observation.

Prenons avec M. Proudhon le chemin de traverse.

Nous voulons bien que les rapports économiques, envisagés comme des lois immuables^ des principes éternels^ des catégories idéales^ fussent antérieurs aux hommes actifs et agissants; nous voulons bien encore que ces lois, ces principes, ces catégories eussent, dès l'origine des temps, sommeillé « dans la raison impersonnelle de l'humanité. » Nous avons déjà vu qu'avec toutes ces éternités immuables et immobiles il n'y a plus d'histoire; il y a tout au plus l'histoire dans l'idée, c'est-à-dire l'histoire qui se réfléchit dans le mouvement dialectique de la raison pure. M. Proudhon, en disant que, dans le mouvement dialectique, les idées ne se « différencient » plus, a annulé et V ombre du inouvement et le mouvement des ombres^ au moyen desquels on aurait pu tout au plus encore créer un simulacre de l'histoire. Au lieu de cela, il impute à l'histoire sa propre impuissance, il s'en prend à tout, jusqu'à la langue française. « Il n'est donc pas exact de dire, dit M. Proudhon le philosophe, que quelque chose avient, quelque chose se produit: dans la civilisation comme dans l'univers, tout existe, tout agit depuis toujours. Il en est ainsi de toute PécO' now.ie sociale. » (Tome II, p. 102.)

Telle est la force productrice des contradictions quiybwt7zb«?2£;2/ et qui font fonctionner M. Proudhon, qu'en voulant expliquer l'histoire il est forcé de la nier, qu'en voulant expliquer la venue succesive des rapports sociaux il nie que quelque chose puisse avenir^ qu'en voulant expliquer la production avec toutes ses phases, il conteste que quelque chose puisse se produire.

Ainsi, pour M. Proudhon plus d'histoire, plus de succession des idées, et cependant son livre subsiste toujours 5 et ce livre est précisément, d'après sa propre expression, « l'histoire selon la succession des idées. » Comment trouver une formule, car M. Proudhon est l'homme aux formules, qui l'aide à pouvoir sauter d'un seul bond par delà toutes ses contradictions?

Pour cela il a inventé une raison nouvelle, qui n'est ni la raison absolue, pure et vierge, ni la raison commune des hommes actifs et agissants dans les différents siècles, mais qui est une raison tout à part, la raison de la société personne, du sujet humanité, qui sous la plume de M. Proudhon débute parfois aussi comme « génie social, » « raison générale » et en dernier lieu comme « raison humaine. » Cette raison, afifublée de tant de noms, se fait cependant à chaque instant reconnaître comme la raison individuelle de M. Proudhon avec son bon et son mauvais côté, ses antidotes et ses problèmes.

« La raison humaine ne crée pas la vérité, » cachée dans les profondeurs delà raison absolue, éternelle. Elle ne peut que la dévoiler. Mais les vérités qu'elle a dévoilées jusqu'à présent sont incomplètes, insuffisantes et partant contradictoires. Donc, les catégories économiques, étant elles-mêmes des vérités découvertes, révélées par la raison humaine, par le génie social, sont également incomplètes et renferment le germe de la contradiction. Avant M. Proudhon, le génie social n'a vu que les éléments antagonistes, et non IdL formule synthétique^ cachés tous deux simultanément dans la raison absolue. Les rapports économiques, ne faisant que réaliser sur la terre ces vérités insuffisantes, ces catégories incomplètes, ces notions contradictoires, sont donc contradictoires en eux-mêmes, et présentent les deux côtés, dont l'un bon, l'autre mauvais.

Trouver la vérité complète, la notion dans toute sa plénitude, la formule synthétique, qui anéantisse l'antinomie, voilà le problème du génie social. Voilà encore pourquoi, dans l'illusion de M. Proudhon, le même génie social a été poussé d'une catégorie à l'autre, sans encore être parvenu, avec toute la batterie de ses catégories, à arracher à Dieu, à la raison absolue, une formule synthétique.

(( D'abord, la société (le génie social), pose un premier fait, émet une hypothèse...véritable antinomie, dont les résultats antagonistes se déroulent dans l'économie sociale de la même manière